Le chômage peut-il détruire notre société ?

Le chômage peut-il détruire notre société ?

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ANTICIPATION - La série "Trepalium" que lance Arte ce jeudi soir nous projette dans un avenir pas si lointain, où la société est divisée en deux : les actifs, et les chômeurs, qui constituent 80% de la population. Entre les deux camps, la guerre est déclarée. De retour dans le présent, Metronews a voulu savoir si le chômage pouvait vraiment détruire une société. Dominique Méda, sociologue, livre des éléments de réponse.

Imaginez. 80% de la population est au chômage. Un mur sépare ceux qui ont du travail de ceux qui n’en ont pas. Alors chacun se bat pour soi. Pour avoir un travail, ou garder le sien. Tout ça, c’est dans quelques années. Et tout ça, c’est aussi dans Trepalium , la nouvelle série qu’Arte dévoile ce jeudi soir. Et quoi qu’on pense de la réalisation, le concept en tout cas interroge : le chômage peut-il détruire une société ? Justement, la sociologue Dominique Méda, professeure de sociologie et auteure de nombreux ouvrages sur le travail dont Le travail, collection Que sais-je ?, a regardé le pilote. Et elle a vu, dans cette série d’anticipation, des phénomènes déjà à l'oeuvre. Explications.

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Une société déchirée, où 80% de la population est au chômage, c’est crédible ?
Ce qui est intéressant, c’est d'accentuer des tendances qui sont actuellement en germe dans la société, pour voir ce qui se passerait. La série montre un double phénomène : le chômage détruit complètement une partie de la société et ceux qui ont un travail ne sont pas pour autant plus heureux : leur vie est totalement encadrée, l’esprit de compétition est exacerbé, le tout dans une société où n’existe plus aucune solidarité, que ce soit entre chômeurs et les "actifs" (c'est ainsi qu'on les appelle), ou entre actifs eux-mêmes. Le seul but de ceux qui ont un travail est de le conserver mais, du coup, il a envahi absolument toute leur vie. La pression sur les individus est monstrueuse, la compétition est folle. D’ailleurs, on ne voit pas le travail en lui-même, son contenu. Le travail n'est plus qu'une place. On nous montre une lutte à mort pour conserver la place que donne le travail dans la société. Bien sûr, nous n'en sommes pas là, mais il est vrai que le chômage détruit la vie de certains et que pour beaucoup de personnes, la pression du travail est devenue insupportable. 

Ces tendances s’observent donc déjà dans notre société ?
Les tendances sont en effet hyperaccentuées dans la série, mais on en voit les linéaments dans notre société. Par exemple, cette naturalisation du chômage, l'idée que si on est au chômage c'est parce qu'on est faible, pas bon, que c'est de la responsabilité de chacun de maintenir ses compétences et d'être fort. On entend de plus en plus ce discours : "Si vous êtes au chômage, c’est parce que vous n’avez pas les compétences, que vous l’avez cherché." Peu à peu cette idée, comme celle du chômage volontaire, remplace ce que nous pensions auparavant : que le chômage peut tomber sur n'importe qui, que c'est un risque social. On voit aussi à l'oeuvre dans certaines entreprises cette lutte des places et cette absence de solidarité qui mine la société, comme la lutte pour les places dans les meilleures écoles. La bataille commence très tôt.

Les sociétés sont donc de plus en plus axées autour de la valeur travail ?
Clairement, oui. Nos sociétés sont de plus en plus organisées autour de la valeur travail et plus le travail devient une valeur centrale, plus sa perte devient destructrice. L’augmentation du chômage a aussi contribué à montrer à quel point le travail est au cœur du lien social. En 1930, l'enquête sur les chômeurs de Marienthal, une petite ville autrichienne dont l'usine avait fermé, avait montré les ravages opérés sur la vie sociale. Une enquête des années 1990 l’a à nouveau mis en évidence : ceux qui sont les plus nombreux à dire que le travail est important, ce sont d’abord les chômeurs. Le travail est devenu le fondement du lien social.

Paradoxalement, vous estimez que les Français ont de plus en plus d’attentes vis à vis de leur travail…
Oui, les attentes qui sont placées sur le travail, particulièrement en France, sont de plus en plus intenses. On attend du travail, certes, donne un revenu, des droits sociaux, mais aussi une activité qui ait du sens, qui permette de rencontrer des gens, de créer, d'être utile, de s'exprimer, de s'épanouir... Et le travail est devenu aujourd’hui l'une des principales arènes dans laquelle l’individu peut montrer toutes ses capacités. Cela s'est fait au détrimént d'autres types de lien, par exemple le lien "politique" que les philosophes grecs considéraient comme bien plus important que le lien procuré par le travail. Au point qu'Hannah Arendt dénonçait ces sociétés devenues de grosses administrations ménagères obsédées par la seule production ou qu'Habermas y voyait la marque de la dépolitisation de nos sociétés. Le le travail est devenu le principal moyen de faire société. Ce n'est pas certain que ce soit une bonne chose.

Quelles conséquences ?
Il existe un discours très anxiogène, que reprend la série d’Arte, qui est que l’automatisation va supprimer nos emplois, que le travail humain va disparaître, qu'il faut trouver d'autres moyens de redistribuer le revenu. Mais les études sur lesquelles reposent ces visions sont controversées et très déterministes ! Avant de les prendre pour argent comptant, il faut voir ce qu'il est raisonnable de faire, développer des politiques qui nous redonneront des marges de manoeuvre et faire en sorte de redistribuer l'ensemble du travail humain disponible... En plus, l'urgence de la situation écologique doit nous conduire à faire d'autres choix, sans doute plus favorables à l'emploi et au travail.

Quelle est la solution ?
La série suggère que sans réelle solidarité, les sociétés sont perdues. Une conclusion s'impose à la fin du premier épisode : il faut absolument partager le volume de travail disponible à chaque instant dans une société sur l'ensemble de la population en âge de travailler de façon volontariste. La manière dont le travail est partagé c'est un choix de société ! Ce que nous montre le film, c'est 80% de la population en âge de travailler qui travaille 0 et les autres 24h/24. Dans certains pays, comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas vous avez énormément de temps partiel, souvent très courts et plutôt occupés par les femmes, ce qui contribue aux inégalités entre les sexes. En France, grâce aux 35 heures, la répartition est un peu moins inégalitaire. Il faut continuer !

> "Le travail", de la série Que sais-je, aux Presses universitaires de France, de Dominique Méda.

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