Le complotisme, premier pas vers la radicalisation terroriste ? "On ne peut pas éviter le débat"

SOCIÉTÉ

A VOIR CE SOIR – France 3 propose ce mardi soir à 23 h 20 le documentaire "Complotisme, les alibis de la terreur", qui se penche sur les ressorts du terrorisme islamique. Entretien avec le réalisateur Georges Benayoun.

C’est un film qui veut ouvrir le débat. Qui pose des questions, qui veut montrer les choses. Qui va susciter, sans doute, des réactions. Dans "Complotisme, les alibis de la terreur", diffusé ce mardi soir à 23 h 20 sur France 3, le réalisateur Georges Benayoun explore les ressorts du terrorisme djihadiste. Et montre, en s’appuyant sur des entretiens avec des spécialistes du sujet, sur des vidéos de propagande qui circulent sur internet, que le complotisme est une des premières marches vers la radicalisation. 

Un sujet sensible, peu exploré, que veut pointer le réalisateur, alors que les théories du complot séduisent de plus en plus de jeunes, tentés par ces explications simplistes dans un monde de plus en plus complexe. Entretien avec Georges Benayoun, réalisateur auteur d’une cinquantaine de films.

LCI : Pourquoi avoir enquêté sur d'éventuels liens entre conspirationnisme et terrorisme ?

Georges Benayoun : En 2015, j’avais réalisé un documentaire qui s’appelait "Profs en territoires perdus de la République". Les trois thèmes les plus récurrents auxquels les professeurs faisaient face étaient le sexisme, l’homophobie, et... le complotisme. On s’en rend compte aujourd’hui avec le sondage qui est sorti la semaine dernière : on est dans une problématique très profonde, qui sape les fondements même de notre société : on remet en cause notre histoire commune, de plus en plus. Et c'est dangereux, car si on n’est pas d’accord sur la réalité des faits, on remet en cause l’esprit démocratique qui nous habite. J’ai donc voulu travailler sur le sujet avec Rudy Reichstadt (fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme, ndlr). La réalisation du film a commencé après les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan et s'est terminée au moment des attentats de Nice, en pleine vague de terreur. Il me semblait que les Français venaient de vivre quelque chose de très violent. Pour parler du conspirationnisme, on ne se voyait pas aller chercher des poux à ceux qui pensent que la Terre est plate. Le sujet du complotisme lié au terrorisme est autrement plus intéressant.

LCI : Vous montrez, images d’archives et interviews d’experts à l’appui, que le complotisme est la première marche vers la radicalisation. Pierre-André Taguieff, sociologue, dit à ce sujet que "le complotisme est devenu un permis de tuer".

Georges Benayoun : On montre comment les théories du complot permettent de justifier des actes de terreur. Il y a deux leviers, deux types de discours conspirationnistes qui sous-tendent l’idéologie du terrorisme djihadiste. Il y a d’abord l’idée, qui n’est pas dans le Coran mais s’est greffé dans les textes djihadistes, qu'il existe un complot des chrétiens et juifs contre l'Islam et qui justifie les crimes qu'ils commettent. Rayonne aussi un deuxième type de discours plus modéré, plus attractif, car pseudoscientifique, c'est la thèse du terrorisme fabriqué : tout cela serait fait pour stigmatiser l’Islam et éloigner les gens des musulmans. Tout serait orchestré par des puissances cachées pour nous manipuler. Tout cela se fait toujours au service du même fond, qui est le complot contre l’Islam : l'Islam est assiégé, et c'est ça le principal alibi de la terreur djihadiste.

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Nous, médias, devons aussi balayer devant notre porte. A force d’inviter des types très borderline pour faire le buzz, on créée le phénomène- George Benayoun

LCI : Vous dites également que ce sujet est très sensible et peu relayé ?

Georges Benayoun : On n’en a jamais parlé. Et pourtant, conspirationnisme et terrorisme s’alimentent l’un l’autre. Ce qui m’a, moi, déclenché, c’est l’espèce d’unanimisme des politiques, après chaque attentat, appelant sans cesse à ne pas faire d’amalgames. Ce n’est pas le sujet. Ceux qui pensent "pas de stigmatisation" et "pas d’amalgames" sont les premiers à le faire. A l’inverse, il aurait fallu accompagner les intellectuels musulmans qui disent "stop, il y en a marre". Le sujet n’est évidemment pas facile à aborder, et c’est le black-out total dans la presse. J’ai eu énormément de demandes de rendez-vous de la part de journalistes. Et beaucoup se sont annulées au dernier moment. On m’avance des problèmes de politique éditoriale interne, d’autres actualités à couvrir... Il y a un malaise, une frilosité, c’est évident. A l’inverse, la semaine dernière, il y a eu un documentaire sur les "Revenantes", ces femmes djihadistes qui reviennent de Syrie. Tout le monde en a parlé, avec un côté un peu empathique. Et là, non. Pourtant, ce problème nous touche tous. Je ne comprends pas comment on peut se permettre d’éviter le débat. Je m’attendais à susciter ce débat. Et non, il n’y a rien du tout.

LCI : Il y a déjà eu deux projections, privées. Comment ont réagi les spectateurs, les critiques, les spécialistes ?

Georges Benayoun : J’ai eu de très bons échos sur mon film. Lors d’un débat à la fondation Jean-Jaurès, une seule personne m’a dit "vous n’avez pas peur d’être taxé d’islamophobe et d’encourager l’extrême-droite ?" Je trouve cela ridicule. Au contraire, c’est le déni qui favorise l’extrême-droite. J’ai fait appel à des invités prestigieux, des experts sur le sujet, j’ai visionné plus de 500 heures d’archives. J’ai été guidé par cela, et par cette actualité qui nous rattrapait à chaque fois... Le problème est là : ce qu’on montre est incontestable, on part d’archives, les choses sont claires, c’est irréfutable. Mais on estime qu’il vaut mieux ne pas en parler, qu’il vaut mieux se taire. Je ne crois que le problème est là . Je ne suis pas là pour rassurer. Je ne suis pas là pour décourager, mais pour dire les choses. Le film a suscité l’intérêt de l’Education nationale, il va sans doute tourner dans les établissements. Mais c’est un film qu’il faut accompagner de précautions, car il n’est pas évident.

LCI : Face à ces théories du complot, vous pointez aussi la responsabilité des médias, à côté de celle d’internet.

Georges Benayoun : Les conspirationnistes maîtrisent complètement les codes de la société du spectacle. Et des grandes émissions les invitent, au nom du buzz, pour faire de l’audience. Comme Thierry Meyssan, qui nie la réalité du 11 septembre, et dont les thèses auraient pu rester confinées dans un cercle classique. Mais il est invité chez Thierry Ardisson, qui le laisse parler sans le contredire. C’est une tribune formidable. Comme Mathieu Kassovitz, qui est juste un acteur, absolument pas un expert en destruction, et qui est invité chez Guillaume Durant pour parler de ça. C’est incroyable. Plus tard, cet acteur a même mis en question l’attentat commis par Mohammed Merah... Car c’est aussi le problème : quand on a goûté au complotisme, on n’en sort plus.

LCI : La question se pose : comment peut-on faire pour éradiquer le complotisme ?

Georges Benayoun : Mon film n’est pas là pour donner des réponses. Je suis un lanceur d’alerte, je lance un pavé dans la mare. Ces théories conspirationnistes séduisent un public de plus en plus jeune, en pleine construction intellectuelle, qui se forme à être citoyen, et pour qui le corps enseignant a cessé de faire autorité. Il est évident qu’il y a un gros travail fait par l’Education nationale, qui est très consciente de ce problème. Des formations devraient être mise en place, car les enseignants ne sont pas du tout formés pour faire face à ce doute chez les élèves. Mais nous, médias, devons aussi balayer devant notre porte. A force d’inviter des types très borderline pour faire le buzz, on créée le phénomène. Car tout ce qui circule sur internet n’existerait pas sans les plateaux télé. A un moment donné, il y a de la décence à avoir dans le débat. Et celle-là, on ne l’a pas. Il y a de la responsabilité à avoir, dans ce qu’on montre ou dit. On a en face de nous des gens fragiles, qui n’ont pas la culture qu’on a, et qui prennent les choses avec moins de distance ou d’esprit critique. Il faut expliquer les choses, les décrypter.

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LCI : Il n’est donc plus possible de douter ?

Georges Benayoun : Bien sûr que si, ça ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit de douter. Le doute quand il aide, quand on parle d’esprit critique, c’est bien. Mais à un moment, on ne peut pas tout remettre en cause, systématiquement. Je ne dis pas que les complots n’existent pas. Il y en a. Mais à un moment, pour faire société, pour pouvoir vivre ensemble, on a un socle commun, une histoire commune. Si tout le monde commence à tout remettre en cause, on n’a plus rien en commun. La justice, la police par exemple, je n’ai aucune raison de les remettre en question. La démocratie a besoin d’un socle commun.

LCI : Vous montrez aussi, dans votre documentaire, les victimes, ou familles des victimes, confrontées à ces complotistes qui soutiennent que tout ça n’est pas vrai...

Georges Benayoun : C’est dur pour elles. On ne va jamais les voir. Après un attentat, la réaction politique n’est pas tournée vers ça, trop occupés à hurler "pas d’amalgames", mais on n’a même pas cette pudeur d’accueillir les victimes dans leur deuil. La réalité du deuil est parfois niée par ces réalités du complot, qui exonère aussi les tueurs de la responsabilité de leur crime.

LCI : Un dernier mot ?

Georges Benayoun : J’ai voulu susciter le débat. Je sors de ce film plus secoué que tous les autres que j’ai réalisés. Je me pose des questions tous les jours, et ce film m’a beaucoup ébranlé quand je l’ai fait.

> "Complotisme, les alibis de la terreur", ce mardi à 23 h 20 sur France 3. Un film documentaire de Georges Benayoun, coproduction Mayane Films, avec la participation de France Télévisions. Scénario et entretiens : Rudy Reichstadt et Georges Benayoun. Avec la voix d'André Dussollier

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