"Le plus dur, c'est la violence et l'hygiène" : après 17 ans dans la rue, Anne se bat pour les femmes SDF

Société
DirectLCI
INTERVIEW - Les femmes à la rue sont particulièrement vulnérables. Anne Lorient le sait bien, elle qui y a passé dix-sept longues années. Violences physiques, agressions sexuelles, maladies, elle nous raconte sa plongée en enfer et les difficultés auxquelles elle a dû faire face. Son combat aujourd'hui : aider celles dans le besoin à remonter la pente pour (re)vivre.

Cela fait maintenant treize ans qu'Anne Lorient est sortie de la rue. Les heures sombres de sa vie sont derrière elle, mais elle n'oublie pas. Témoigner, raconter ce qui fut son quotidien lui semble aujourd'hui essentiel pour faire changer les choses. Pour LCI, elle revient sur son parcours, les violences auxquelles elle a dû faire face, les problèmes liés à l'hygiène qui se posent aux femmes SDF, et nous l'assure : sans ses deux enfants, nés dans la rue, elle y serait encore. 

LCI : Vous êtes devenue SDF à l'âge de 18 ans, qu'est-ce qui vous a fait basculer dans la rue ?

Anne Lorient : Je fais partie d’une famille bourgeoise du nord de la France. Quand j’étais petite, à partir de l’âge de 6 ans, un de mes frères m’a violée. Et ça ne s'est pas arrêté là. A 12 ans, il a commencé à me vendre à ses copains, contre des bonbons, du matériel Hifi, n'importe quoi. Alors, le jour de mes 18 ans, je me suis barrée. J’ai fait mes valises et je suis partie. J’avais de la famille à Paris qui m’avait dit "tu peux venir chez nous, on va te recueillir". Ils savaient qu’il y avait des problèmes, mais quand je suis arrivée à Paris, ils ont eu peur. Peur que je contamine leur famille. Alors je me suis retrouvée à la rue.

LCI : Dans une ville que vous connaissiez à peine…

Anne Lorient : Le premier soir que j'ai passé dans la rue, je me suis réfugiée dans les souterrains de la Défense (le quartier d'affaires parisien, ndlr), ce qui n’était pas du tout une bonne idée parce que c’est plein de violences. J'ai été violée. Je venais de quitter un milieu très violent dans ma famille et je retrouve une autre violence, que je ne connaissais pas.J'ai eu un choc traumatique, ça m'a coupé la voix. Pendant trois ans, je me suis refermée sur moi-même, je ne parlais plus à personne, j'étais devenue muette. Mon seul contact avec l'extérieur, c'était les poubelles.

LCI : C'est la plus grande difficulté quand on est une femme dans la rue, l'insécurité ?

Anne Lorient : Oui, le plus dur, c’est la violence. On est tout le temps des proies, on doit faire face aux violences, aux viols, aux insultes. Je fais aujourd’hui partie des 30 femmes reconnues handicapées de viol à Paris, un statut pour lequel il faut justifier de plus de 50 viols auprès de la police. J’ai été plusieurs fois porter plainte mais quand j’étais ramassée par les pompiers, après qu'on m'ait bien amochée, ce sont les hôpitaux qui le faisaient pour moi. Ça, je l'ai découvert des années après. La deuxième difficulté, c'est l'hygiène. Notamment lorsque l'on a nos règles. À la rue c’est beaucoup plus compliqué. On n’a pas de serviettes hygiéniques, pas de tampons, et du coup, on est obligées de faire avec des tee-shirts, des tee-shirts sales, ce qui cause des mycoses.

En vidéo

La Cité du Refuge à Paris a ouvert 30 places supplémentaires pour héberger des femmes SDF cet hiver

LCI : Pendant des années, vous n'avez pas voulu demander d'aide. Mais vous avez eu un premier enfant dans la rue et là, les choses ont changé...

Anne Lorient : Oui, même si ça a été difficile dans un premier temps. Après une rencontre avec un homme, je suis tombée enceinte. J’ai fait un déni de grossesse et j'ai accouché sur le trottoir, littéralement. Autour de moi, les personnes ont paniqué et ont appelé les pompiers, je suis allée à l'hôpital mais tout de suite, les infirmières ont appelé l’aide sociale à l’enfance. Quand j’ai entendu ça, je me suis levée, je n’étais même pas recousue et je me suis enfuie avec le gamin. Même maintenant, 17 ans plus tard, j’ai encore des problèmes gynécologiques à cause de ça. Ce premier enfant, je l’ai gardé trois ans dans la rue, j'avais un porte-bébé que je cachais dans un grand manteau de peur qu’on me le vole et qu’on le place dans un orphelinat. Même si c'était compliqué parce que j'avais peur que les associations ne me dénoncent, c'est effectivement à ce moment là que j'ai commencé à accepter de l'aide. Je demandais des couches, du lait. Tout à coup on n’est plus tout seul dans la survie. Mon enfant passait avant tout.

LCI : Vous commencez peu à peu à vous faire aider et lorsque vous tombez enceinte pour la deuxième fois, une association vous met un pied à l'étrier pour quitter la rue...

Anne Lorient : Quand j'ai eu mon deuxième fils, je me suis tournée vers une association qui m’a aidée à trouver un logement social. Et je vis toujours dedans, 13 ans après, avec mes deux fils. Ce sont mes enfants qui m'ont sauvée, sinon j’y serais encore. Mon premier enfant a eu un peu de mal à se réadapter. Ça a été très long et très violent, il a passé sa première année en classe à casser la gueule aux autres élèves parce qu’il pensait que c’était comme ça que l’on disait bonjour. Aujourd'hui, il a 17 ans mais il est toujours introverti parce que dans la rue je lui disais toujours de se taire. Ça l'a beaucoup marqué. Le deuxième, il s’autoproclame le "sauveur" parce qu’il sait que c’est grâce à lui qu’on a eu cet appartement et qu'on s'en est sorti.

LCI : Quelle est votre vie aujourd'hui ?

Anne Lorient : Je touche 600 euros d'aides avec ma prime handicapé, donc c'est un peu compliqué. Je fais toujours un peu la manche, mais je me débrouille. Je n'ai pas trouvé de travail mais je fais du bénévolat. Depuis trois ans, je suis sur le terrain, je veux que mon expertise de rue soit utile aux femmes qui sont encore dehors. C’est une promesse que j’ai faite à mes copines qui sont mortes dans la rue. Je participe à des actions de sensibilisation en écoles et en entreprises, avec l'association Entourage. C'est important d'en parler pour que le regard change. Je suis aussi formatrice dans un centre parisien d'accueil de jour pour femmes SDF, le Filon. J'ai vécu la même chose qu'elles, alors c'est plus facile pour parler, on se comprend. Et puis je cherche à agir pour la santé des femmes à la rue avec deux associations. L'association La fête des voisines, qui rassemble un maximum de compétences autour du bien-être pour offrir une petite bulle d'oxygène à ces femmes, et Mobil'douche, qui propose un camping-car réaménagé, avec un espace café et un endroit avec toilettes et douche que les SDF peuvent héler dans la rue.

LCI : La situation s'améliore-t-elle pour les femmes à la rue ?

Anne Lorient : Il y a encore beaucoup à faire. Ce qui manque le plus, ce sont les structures d’accueil pour femmes. À Paris, il n'en existe que deux. On appelle le 115 mais il n'y a jamais de places. Quand j'étais encore dans la rue, j'ai testé une fois un centre mixte à Nanterre, le CHAPSA, mais je me suis fait violer là-bas. Je déconseille d'ailleurs aux femmes d’aller dans un centre d'hébergement mixte parce qu’il y a beaucoup d’hommes et pas assez de personnel, donc pas de sécurité. J’aimerais bien rencontrer Brigitte Macron pour lui parler du problème des femmes à la rue, parce qu’on n'en parle pas assez. Mais ça reste un rêve

Anne Lorient a couché sur le papier le récit de sa vie dans le livre "Mes années barbares" (éditions Editions de La Martinière - 2016). 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter