Pourquoi l’eau des fontaines de Paris est devenue rouge sang

Pourquoi l’eau des fontaines de Paris est devenue rouge sang

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ACTION CHOC - Dans la nuit au 10 au 11 octobre, à l’occasion de la Journée Internationale du droit des filles, le collectif féministe Insomina a teint en rouge l’eau des fontaines pour sensibiliser le public sur le tabou des règles.

La Bible raconte qu'en des temps anciens, Moïse avait transformé les eaux d’Egypte en sang pour faire sortir les Hébreux d’Israël. Mercredi, ce sont les eaux des fontaines de Paris qui sont devenues rouges. Mais pour une bien autre raison que celle invoquée dans la Bible, et sans trace cette fois-ci d’intervention divine. Pourtant la cause est là aussi millénaire : si les eaux de Paris sont devenues rouge sang, c’est à cause de l’action d’un collectif féministe Insomnia, qui entendait sensibiliser le public sur le tabou des règles, à l’occasion de la Journée internationale du droit des filles.


Les eaux d'une quinzaine de fontaines parisiennes ont donc été teintes, dans la nuit de mardi à mercredi, et des draps ont été accrochés, pour dénoncer "l’énorme manque de considération sur un phénomène pourtant naturel". Des phrases telles que "les règles toujours taboues depuis des millions d’années", ou encore "le sang de la violence ne choque pas, le sang des règles dégoûte". 

"Pendant près de 40 ans durant leur vie, la quasi-totalité des femmes du monde entier ont leurs règles. Pourtant, les menstruations restent taboues", écrit le collectif dans un communiqué pour expliquer son geste. "On évite de nommer, de montrer, de parler du sang menstruel ; il est censuré dans les médias au point de devenir un liquide bleu dans les publicités pour protections hygiéniques. Honteuses de leur corps dès l’adolescence, les femmes se sentent continuellement obligées de les cacher. Nous voulons casser ce tabou et normaliser les menstruations dans les consciences."

Les règles, rappelle le collectif, ont aussi un coût financier souvent entièrement supporté par les femmes : les protections hygiéniques coûtent ainsi 23 500 euros dans la vie d’une femme. Ce qui peut aussi poser des problèmes pour les femmes en situation de grande précarité : "Doivent-elles se passer de protections, s’en fabriquer elles-mêmes au risque de contracter des infections ou se retrouver contraintes de faire un choix entre nourriture et tampons ?", questionne le collectif. 


Insomnia rappelle enfin qu’en France en 2014, 22 femmes ont subi des chocs toxiques à la suite de l’utilisation de tampons, entraînant des amputations, voire des décès. Là encore, le collectif estime que "les marques nous culpabilisent en nous faisant comprendre que c’est nous qui n’en changeons pas assez souvent. Mais les seuls responsables sont ceux qui autorisent la présence de produits toxiques dans nos vagins".


Le collectif demande ainsi la baisse de la taxe sur les protections hygiéniques jusqu’à 2,1%, la gratuité des protections hygiéniques pour les femmes de moins de 18 ans ou pour les femmes en situation de précarité, ou encore davantage de recherche et d’information sur les infections et les maladies liées aux règles.

Les règles dans la littérature et dans l'art

Depuis quelques années, des voix commencent à s’élever pour tenter de briser ce tabou, via notamment la littérature. Plusieurs livres sont ainsi sortis cette année, comme Ceci est mon sang, en janvier 2017, dans lequel la journaliste et féministe Elise Thiébaut se penchait sur ce phénomène naturel, mais bien tabou, surnommé "ourses", "ragnagnas", "coquelicots" ou "l’Armée rouge dans sa culotte"et tentait, via son expérience personnelle, de dédramatiser le sujet.  Dans Le Grand mystère des règles pour en finir avec un tabou vieux comme le monde, sorti en mai, c'est Jack Parker, auteur d'un blog appelé Passion menstrues, qui s'attelait au sujet, essayant de le rendre accessible au plus grand nombre. Dans Sang Tabou, sorti en mars 2017, la journaliste Camille Emmanuelle tentait elle aussi de répondre à un ensemble de questions : "Pourquoi chuchote-t-on quand on demande un tampon à une collègue et, sur le trajet des toilettes, fait-on en sorte de bien cacher l'objet, comme si on transportait un sachet de coke ?", questionne ainsi avec humour la journaliste. "Pourquoi, alors qu'on en a parfois très envie, on s'interdit de faire du sexe pendant nos règles ? Pourquoi en 2017 dans les pubs pour serviettes, le liquide est-il toujours bleu ? Pourquoi est-ce qu'on entend encore au bureau : "Oh la la, Machine elle est énervée, elle a ses règles ou quoi ? "" Et tentant de comprendre au passage pourquoi même la gent féminine avait intériorisé ce tabou. 


Camille Emmanuelle racontait être elle-même devenue consciente du problème via une exposition de la photographe Marianne Rosenstiehl, à la Maison européenne de la photographie, en 2014, intitulée "The Curse" ("La malédiction"). L'artiste, elle aussi "intriguée depuis l'adolescence par l'invisibilité des règles" avait voulu questionner le tabou, en photographiant des croyances et des expressions qui composent le champ sémantique des règles. "Le sang des femmes répugne, effraie, fascine, émeut", estimait à l'époque l'artiste sur son site internet. "Il a fait l’objet de multiples superstitions, légendes et fantasmes, dans toutes les civilisations, façonnant nos représentations sociales et intimes." Avec ses photos, l’artiste entendait explorer l’empreinte de ces croyances dans notre quotidien. "Consciente de la difficulté à penser ce sujet pour certains", elle disait ne pas militer pour un "passage en force" mais "plutôt dans l’espoir d’une réconciliation."


Avant elle, d’autres artistes s’étaient attelés à représenter les règles, comme l’allemande Kiki Smith, avec son oeuvre Train, en 1993 : le moulage d’une femme en cire blanche, à moitié accroupie, qui laisse couler sur le sol de la salle d’exposition une rivière de perles de verre rouges. L'artiste Orlan exposait, elle, son vagin pendant la période des règles, lors de performances...

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