Légitime défense des policiers : "Ils demandent un permis de mise à mort"

INTERVIEW - Alors que l'Assemblée se penche sur l'élargissement des conditions de légitime défense des policiers, nous republions l'interview qu'avait donnée à LCI Amal Bentounsi, dont le frère avait été tué d'une balle dans le dos par un membre des forces de l'ordre. Fondatrice du collectif "Urgence la police assassine", elle voyait dans cet assouplissement "un permis de mise à mort".

En 2012, Amine Bentounsi, qui n'était pas rentré à la prison après une permission, a été tué d’une balle dans le dos par un policier lors d'une course-poursuite. En janvier dernier, le fonctionnaire a été acquitté en première instance au bénéfice de la présomption de légitime défense – le procès en appel vient d’être fixé au 6 mars 2017. 


Après le drame, sa sœur, Amal Bentounsi, a fondé le collectif "Urgence la police assassine", qui recense et dénonce les violences policières.  Alors que le Sénat a voté l'assouplissement des règles de légitime défense des policiers pour les rapprocher de celles des gendarmes, c'est au tour de l'Assemblée de se poser la question, ce mardi. En novembre dernier, LCI avait interviewé Amal Bentounsi sur le sujet. Si elle comprenait la colère des policiers, elle avait dénoncé avec virulence l'arrivée d'une telle loi.

LCI : Depuis l'attaque à Viry-Châtillon, les forces de l'ordre manifestent leur exaspération d'être la cible de violences dans les quartiers et demandent plus de moyens. Que pensez-vous de cette colère ?

Amal Bentounsi : Qu'ils manifestent parce qu'ils manquent de moyens, je peux l'entendre sans aucun problème. Mais affirmer qu'ils sont la cible de violences dans les quartiers, c'est l'hôpital qui se fout de la charité. Il faut rappeler les chiffres institutionnels, notamment ceux de l'Observatoire de la délinquance et des réponses pénales (ndlr : rattaché à Matignon). Ils montrent que sur l'année 2015, le nombre de policiers morts en mission est stable. Et que ces décès ne sont pas la conséquence de violences commises dans les quartiers, mais à la mauvaise manipulation de l’arme de service ou à des accidents sur la voie publique. On veut faire croire que des policiers subissent des violences, voire se font tuer dans les quartiers : c'est complètement faux. J'assimile cela à de la propagande mensongère, pour bénéficier d'encore plus de moyens et encore plus d'impunité.

LCI : Pour calmer la grogne des policiers, le ministère de l’Intérieur a notamment entamé des consultations sur l’évolution de la légitime défense, une mesure phare réclamée par les policiers. Comment réagissez-vous face à cet éventuel élargissement ?

Amal Bentounsi : Le cadre légal prévoit déjà la légitime défense. Si on élargit encore un peu plus la présomption de la légitime défense, les policiers deviendront juges et procureurs. Et ce seront donc des mises à mort qu'on leur autorisera. Ce que les policiers oublient de dire, c'est qu'ils ne veulent pas être poursuivis, se retrouver devant les tribunaux. Ce qui est déjà très rare puisqu’il y a de nombreux non-lieux. L'Onu a d’ailleurs épinglé la France pour l'usage excessif de la force employée par la police. Donc aujourd'hui la réalité, la voilà : nous n’avons pas un problème de policiers qui se font tuer par les citoyens mais bien un problème de citoyens qui se font tuer par les policiers. Et en étendant la présomption de légitime défense, cette violence s'étendrait à l'ensemble de la population. N'importe quel père de famille, qui aurait un problème avec un voisin et qui aurait bu un coup de trop, pourrait être amené à être tué par la police. Ce n'est plus seulement les jeunes voyous qui seraient concernés. On assisterait à une violence crescendo, car l'impunité crée des monstres.

LCI : Depuis la mort de votre frère, vous avez fondé le collectif "Urgence la police assassine" et vous dénoncez régulièrement le manque d'indépendance de la justice lors de procès de policiers mis en cause. Que demandez-vous ?

Amal Bentounsi : Dans notre affaire, nous avons eu la chance d'avoir un juge qui n'a pas cédé à la pression du corpus policier. Mais aujourd'hui, pour moi, ce combat n'est pas individuel, mais collectif. On voit bien que le processus reste le même : il y a meurtre, mensonges, une version policière relayée par un procureur, et ce sont des pièces à conviction qui disparaissent. Donc nous demandons qu'il y ait une transparence sur toutes ces affaires de crimes policiers et que le gouvernement et les institutions se remettent en question. Car aujourd'hui il y a danger, dans le sens où on accorde une immunité totale aux forces de l'ordre. Le New York Times avait d’ailleurs relevé en juillet une "culture d'impunité profondément ancrée au sein de la police française".

LCI : Vous allez mettre en place dans quelques jours un "Observatoire des violences policières". Quel en sera le but ?

Amal Bentounsi : "Urgence notre police assassine" peut paraître comme provocateur. Avec les familles de victimes et les soutiens, il était important pour nous de sortir de cette situation. Aujourd'hui, nous avons envie de produire des chiffres et des analyses avec l'aide de sociologues, de journalistes, de collectifs et d'associations sur le terrain qui recensent le nombre de victimes de violences policières. Si l'Observatoire de la délinquance et des réponses pénales recense donc le nombre de policiers tués ou blessés en service, rien n’existe du côté des citoyens. On veut répondre simplement à une carence car c'est important que ces victimes soient reconnues. Il faut rétablir cette vérité.

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