Les Français de plus en plus fatigués ? "Attention, ce n’est pas forcément dû à un manque de sommeil"

Les Français de plus en plus fatigués ? "Attention, ce n’est pas forcément dû à un manque de sommeil"

SOCIÉTÉ
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ZZZZZZ - C’est une des préoccupations majeures des Français : le sentiment d’être de plus en plus fatigué. Pourtant, cet état de fait n’est pas forcément dû à un manque de sommeil. Même s’il s’avère que nous dormons de moins en moins, une habitude qui peut poser de vrais problèmes de santé.

C’est un fait établi : les Français, comme leurs comparses des pays industrialisés, dorment de moins en moins. Les chiffres avancés par l’INSV, Institut national du sommeil et de la vigilance le montrent : plus de la moitié des Français ne dorment pas assez et près d'un tiers déclarent souffrir d'au moins un trouble du sommeil. 16% souffrent d'insomnie chronique, 73% disent se réveiller au moins une fois par nuit environ 30 minutes et 28% somnoler en journée. 


Dort-on vraiment moins qu'avant ? Est-ce pour cela que nous sommes toujours fatigués ? Comment se reposer ? LCI a posé ses questions au Dr Joëlle Adrien, présidente de l'INSV.

LCI : On est de plus en plus fatigué. Est-ce parce que l’on dort de moins en moins ?

Dr Joëlle Adrien : Attention, il y a beaucoup d’amalgames : la fatigue n’est pas la même chose que le manque de sommeil. On a tendance à penser : "Je suis fatigué, je vais me coucher". Mais tout dépend de quelle fatigue on parle. Il y a une fatigue physique, et une psychique, que ne résoudra pas le fait de dormir. Dans le burn-out par exemple, on ressent une extrême fatigue, qui correspond à un véritable épuisement des ressources psychiques. On est fatigué, parce qu’on n’arrive pas à gérer, qu'on est soumis à un stress toute la journée. Dans ces cas-là, même si on a bien dormi, on épuisera tout de même ses ressources dans cette lutte contre le stress. On récupère de la fatigue en se reposant. On récupère d’un besoin de sommeil en dormant. Mais penser systématiquement que la fatigue vient d’un manque de sommeil biaise, et fausse les solutions : car si je suis fatigué, que j’essaie de dormir, que je n’y arrive pas, je vais être encore plus fatigué. Si ma fatigue vient en fait d’un stress, c’est sur ces facteurs qui créent le stress qu’il vaudrait mieux se concentrer pour trouver le remède.

LCI : Cependant, si l’un ne renvoie pas forcément à l’autre, on constate tout de même que l’on manque de plus en plus de sommeil...

Dr Joëlle Adrien : En effet : les études ne permettent pas de dire si oui ou non les gens sont plus fatigués qu’avant, mais une chose est sûre : ils dorment moins qu’avant, depuis une quarantaine d’années. Et ils ne dorment pas suffisamment. Cela s’observe, car quand on est en semaine, au travail, avec des horaires imposés, on dort une heure de moins chaque nuit que le week-end, 7 h 05 en semaine, contre 8 h 11 le week-end. Cela signifie qu’on aurait besoin naturellement de plus de sommeil, et que dès qu’on a l’occasion, on comble. C’est une vraie préoccupation de santé publique.

LCI : En quoi ce manque de sommeil est-il préoccupant ?

Dr Joëlle Adrien : Nous appelons cela la dette de sommeil. Même en dormant plus longtemps le week-end, cela ne suffit pas pour rembourser la dette, qui continue à se creuser... Comme la dette publique ! Ce manque de sommeil s’accumule donc au fil des jours, semaine après semaine, mois après mois, années après années, et on s’y habitue. Mais à long terme, cela a des incidences très importantes sur notre santé : le manque de sommeil est facteur d’hypertension, réduit la résistance aux maladies, perturbe notre métabolisme en étant facteur d’obésité, de diabète. Voilà pour les effets physiques. Mais ce manque a aussi des effets psychiques : cela joue sur la mémoire, les capacités de concentration, mais aussi favorise une moindre résistance au stress, à la dépression, aux troubles anxieux. A la longue, c’est très destructif. Et nos habitudes de vie malmènent de plus en plus notre horloge biologique.

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LCI : C'est donc notre mode de vie qui nous conduit à ce manque de sommeil ?

Dr Joëlle Adrien : Les rythmes de travail jouent beaucoup. Il y a un gros problème : de plus en plus de gens, 20% actuellement, sont en horaires atypiques, c’est-à-dire décalés. Ils n’ont souvent pas le choix, et c’est dramatique. Le fait de modifier ses horaires tout le temps joue sur le stress, et influe sur l’horloge biologique, car dès qu’on est de repos, on revient aux horaires conventionnels. L’horloge biologique est sans cesse modifiée, avec les troubles de sommeil qui vont avec, et les troubles évoqués, métaboliques, cardio-vasculaires, cognitifs et psychiatriques. Et ce système de société ne va pas en s’arrangeant : de plus en plus, on demande aux gens d’être sur le pont 24 heures sur 24, dans les commerces, usines, services, pour que tout soit à disposition tout le temps. Amazon propose même maintenant de livrer des livres la nuit, pour ceux qui ne dorment pas ! Il y a des choix de société à faire. Après, au niveau individuel, le travail n’est pas la seule raison du manque de sommeil : on travaille 35 heures par semaine, il reste donc du temps sur lequel nous pourrions avoir la main... et là encore nous avons tendance à développer des facteurs qui troublent notre sommeil.

LCI : Vous pointez en effet la place des écrans...

Dr Joëlle Adrien : C’est exponentiel, alors que 98% des gens ont un smartphone aujourd’hui. On reste accrochés le soir de plus en plus longtemps sur ces écrans, et cela a un véritable effet physique sur nous : c’est de la lumière. Et s’exposer à la lumière le soir, est une très mauvaise habitude, qui retarde le sommeil et l’endormissement. Les écrans et les réseaux sociaux ont aussi un effet psychologique : on est par ce biais toujours relié à l’extérieur. Or, pour bien dormir, il faut être "offline", dans son cocon, car le cerveau ne doit pas recevoir de stimulations de l’extérieur, ou être en alerte. Alors qu'avant, on fermait sa maison, sa porte et ses volets pour bien dormir et se protéger, aujourd'hui, on se transforme en "dormeur sentinelle", toujours sur le qui-vive. Notre espace protégé n’existe plus, il y a des intrusions 24 heures sur 24, et nous-mêmes pouvons être l’intrus de quelqu’un d’autre. Il existe cette règle du tapage nocturne, de ne pas déranger ou sonner chez les gens de 10 h du soir à 7 h du matin. Aujourd’hui, on n’entre plus physiquement chez les gens, mais on fait sonner leur téléphone. On va sonner chez n’importe qui au milieu de la nuit. On n’est jamais dans une bulle isolée. Il faudrait instaurer un couvre-feu digital et le respecter, c'est extrêmement important.

LCI : Comment, alors, soigner son sommeil ?

Dr Joëlle Adrien : L’environnement dans lequel nous sommes compte beaucoup. Il y a parfois des impératifs de vie auxquels il faut s’adapter, et composer, il faut donc agir sur tout ce sur quoi on a un levier. On fonctionne avec un moteur à deux temps : sur le temps du jour, on a vraiment la main et des marges de manœuvre ; sur celui de la nuit, il faut se protéger. En journée, il faut s’exposer à la lumière du jour, au soleil, faire une activité soutenue, du sport, de la marche, pour bien synchroniser son horloge biologique, que le corps comprennent bien que c’est la journée. Le soir, sur lequel on a moins de prise, il faut tout faire pour recréer des bonnes conditions de sommeil, se protéger en recréant une bulle de silence, de sérénité, de l’obscurité, un bon matelas.

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