Les marchés, "l’une des formes de commerce les plus anciennes"

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ÉCLAIRAGE - Cela n'est pas un hasard si ce mode de commercialisation évoque dans les mémoires le souvenir d’une France paysanne. Il est ancestral. A tel point qu'il est difficile de dater précisément ses prémices. Mais dans l'histoire contemporaine, plusieurs facteurs ont accompagné voire stimulé son évolution.

Ils ont traversé les siècles, les guerres et les bouleversements de la société. Si les marchés et les foires ont connu plusieurs périodes de gloires et de déclin au cours de leur existence, déjà longue, ils ont profondément changé au cours du XXe siècle. Aurore Navarro, géographe ruraliste également diplômée d’histoire, s’est intéressée à leur évolution, notamment depuis le XXe siècle, en marge de sa thèse de doctorat intitulée “Le marché de plein vent alimentaire et la fabrique des lieux”.* A quand remonte les prémices de cette forme de commercialisation ? Comment a-t-elle évolué au fil du temps ? Elle nous livre son éclairage.

Journaliste : Peut-on dater l’origine des marchés de plein vent alimentaires ?

Aurore Navarro : Les marchés constituent l’une des formes de commerce les plus anciennes : la vente dehors, en plein air, de manière éphémère, dans l’espace public, constitue une modalité commerciale présente dès les prémices des sociétés humaines. D’ailleurs, ce mode de vente est loin d’être une spécificité française. On le retrouve aux quatre coins du globe, dans les villes comme dans les campagnes. Dans les villes européennes, les marchés prennent de l’importance avec la révolution industrielle au XIXe siècle et la croissance urbaine. Dans les campagnes, les marchés se situent dans les villages qui ont la fonction de bourg. Ils sont souvent associés au début à la tenue d’une foire, puis ils deviennent hebdomadaires. Pour l’historien Henri Pirenne, foires et marchés sont à l’origine du développement des villes au Moyen-âge. Les marchés sont aussi très liés à la production agricole locale, aux structures agraires et au système agricole. Leur histoire n’est donc pas inséparable de celle de l’agriculture.

Journaliste : Quels sont les facteurs qui ont accompagné ou stimulé leur évolution ?

Aurore Navarro : Le marché de plein vent alimentaire évolue et change au grès du progrès technique : les moyens de locomotion (de la charrette, des carrioles à bras aux bus, automobiles et aux premiers camions-magasins), la gestion du froid (des pains de glace au début du XXe siècle aux camions réfrigérés, etc.), les modalités de production alimentaire (agricole, artisanale, industrielle). Les progrès de l’agriculture et la croissance des villes tiennent une place prépondérante dans l’approvisionnement de la ville. La croissance de la population ouvrière accroît notamment les besoins alimentaires de la ville. Les archives municipales témoignent de ce succès : les marchés sont "encombrés", la circulation est difficile en raison, tant de l’affluence des vendeurs, que de celle des clients.

Journaliste : Quand apparaissent les premières halles et marchés couverts ?

Aurore Navarro : Les marchés couverts et les halles marquent une tentative de normer l’espace public en consacrant un espace dédié à la vente ambulante. La France compte de nombreuses halles et de nombreux marchés couverts qui datent du Moyen-âge ou de l’époque moderne. Au XIXe siècle, de nouveaux types de bâtiments sont créés dont l’ambition est d’illustrer les prouesses architecturales et la modernité des villes : les halles haussmanniennes de Paris, décrites par Zola dans "Le Ventre de Paris" ; deviennent un modèle pour toutes les villes de province et d’Europe. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, plusieurs constructions de ce type voient le jour en France, car les marchés ont connu un grand essor.

Journaliste : Justement, quelles sont les périodes de gloire et de déclin majeures dans l’histoire contemporaine ?

Aurore Navarro : Au début du XXe siècle, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les marchés connaissent un fort développement. Les centres urbains attirent les jours de marché, les jardiniers, les "femmes aux paniers", les maraîchers des campagnes alentours. Pour rejoindre le marché, certains viennent à pied. Les ceintures maraîchères des villes sont alors généralement plus denses et plus proches du centre-ville qu’aujourd’hui. Les périodes de guerre ralentissent les marchés, car le départ des hommes complique le travail dans les fermes. Dans la période d’après-guerre, celle des Trente glorieuses, les marchés de plein vent alimentaires connaissent leur apogée dans toute la France. L’essentiel des produits alimentaires sont, en effet, vendus par le commerce de détail sédentaire ou non. Le développement de la grande distribution dans les années 1970-1980 s’accompagne d’une phase de déclin qui se fait sentir jusque dans les années 1990 dans toute la France, avec plus ou moins d’intensité suivant les lieux. En réalité, ce qui disparaît, c’est plutôt le marché paysan et la société paysanne avec elle. Les jardiniers et les femmes aux paniers ne viennent plus au marché par ce que c’est la société qui a changé : les femmes travaillent, le développement de l’emploi tertiaire induit une diminution des "cultivateurs". Evidemment, l’intensité de ces changements a été très variable suivant les régions.

* Ses recherches donneront lieu à une exposition itinérante sur la mémoire des commerçants des marchés, intitulée “Vendre au marché : mémoire d’une profession, histoire d’un territoire” présentée entre 2017 et 2019 dans plusieurs villes de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

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