"Les médias ne vont retenir que ça, c'est dommage" : dans la marche blanche pour Mireille Knoll, le recueillement et la colère plus forts que les huées

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REPORTAGE - La marche blanche en hommage à Mireille Knoll s'est élancée mercredi depuis la place de la Nation à Paris jusqu'à l'immeuble où l'octogénaire juive a été retrouvée morte. Une marche émaillée de querelles politiques et de tensions. Mais pour les milliers d'anonymes présents, l'important était ailleurs.

Il y a eu un rayon de soleil, au milieu de cette journée d'averse. Et il est tombé au moment de la marche blanche en hommage à Mireille Knoll. Ça aurait pu être un beau symbole. Celui d'un moment de recueillement, pacifié. Place de la Nation, assise sur un muret en attendant que le rassemblement s'élance, Gisèle, en tout cas, veut y croire. "J'ai une amie qui était dans les camps, morte il y a une dizaine d'années", raconte-t-elle. "Quand j'ai vu ce rayon de soleil, j'ai pensé que mon amie me disait bonjour." 


Car c'est aussi pour ça, qu'elle est venue de l'Essonne, toute seule, se joindre à la marche. "Comme elle, Mireille Knoll est une rescapée du nazisme [Ndlr : elle a échappé à la rafle du Vel d'Hiv']. Je trouve que c'est une blessure supplémentaire, ça ajoute encore à l'atrocité de ce geste. Elle avait reconstruit sa vie. Elle s'est ouverte sur les autres, le monde. Et a été rattrapée par la mort." Gisèle a épinglé sur son K-Way un badge à l'effigie de l'octogénaire retrouvée morte vendredi dans son appartement parisien, lardée d'une dizaine de coups de couteau. Une victime juive. 

"Atrocité du geste". "Pas de nom." "Crime barbare." "Ça m'a bouleversé." Dans la foule, les mêmes mots planent. L'un vient "en citoyen", pour la "générosité", un autre en "geste de soutien à la famille", "pour la vie", "on est tous de la même famille". A première vue, les polémiques qui ont marqué l'appel du Crif – qui ne souhaitait pas que France insoumise et le FN participent à cette marche blanche - sont loin. Et pourtant. En même temps que le rayon de soleil se racornit, que les nuages noirs menacent, les discussions politiques s'infiltrent, dans les coins. Ne serait-ce que pour les discréditer, les politiques. "Mélenchon souffle pas mal sur les braises. Si ce n'est pas lui, ce sont ses équipes", glisse, sentencieux, Emmanuel, jeune à lunettes et gâpette. Mais le fils de Mireille Knoll, qui a dit à la radio ce mercredi matin, que "tout le monde, sans exception, pouvait venir à la manifestation", que lui "ouvrait son cœur", tandis que "le Crif fait de la politique", a son fan-club, conséquent. 

Je ne suis pas encore dans le pardon. C'est intolérable. On a laissé faireUne manifestante

"Ces disputes politiques, ce n'est pas l'endroit. Pour moi, le fils a raison", résume un homme, assis sur un banc. A côté, une dame blonde, le visage marqué, approuve. "J'ai beaucoup de sympathie pour le Crif, mais je trouve aussi que le fils est quelqu'un de formidable." Alors, dit-elle, cette manifestation, "elle est pour la solidarité". La dame blonde est "goy", précise-t-elle, mais "ce sont des Français, comme moi". Et cette Française est "en colère". "Je ne suis pas encore dans le pardon. C'est intolérable. On a laissé faire", dit-elle. "Il y a eu Ilan, Sarah Halimi l'an dernier, et encore aujourd'hui, le saccage du local de jeunes juifs à la Sorbonne, ça ne va pas s'arrêter."

  

Un jeune homme coupe la conversation : "Ici, il n'y a que des citoyens et des gens solidaires. Le reste, on s'en fout". Il dit, assez vite, être militant France insoumise. Mais aujourd'hui, pour lui, ça n'est pas l'important. "En entendant l'appel dégueulasse du Crif, je me suis vraiment posé la question de venir. Oui, c’est de la politique de venir ici, de dire ses valeurs, de réaffirmer nos droits, de dire qu'on ne devrait pas mourir parce qu'on a une religion ou appartient à une confession. Mais le fait de jouer sur des jeux politiciens…" Il montre la foule, vaste, autour de lui : "Il n'y a pas de drapeaux ni de bannières. On vient tous là dans une logique universaliste, et antiraciste."

 

Ambiance tendue

Devant, le cortège s'est ébranlé, par le boulevard Voltaire. Sauf qu'assez vite, devant, la marche blanche semble rattrapée par ses nuages politiciens. En tête, c'est tendu d'un coup. Des cris, des huées, ça se bouscule, ça se presse, les caméras accourent, se concentrent autour d'un petit groupe, la foule s'amasse. L'ambiance est électrique. Que se passe-t-il ? Les lambdas tendent le cou, ne voient pas. Supputent une querelle politique. Mélenchon ? Le Pen ? Vite, les bruits glissent : "C'est des gens de France Insoumise, je les ai vus", dit un passant. Ça en vient aux mains, ça hurle, ça pousse, avance et recule, les caméras filment toujours, ne filment d'ailleurs que ça. Sur le côté, une dame, glisse à sa voisine : "J'ai honte. On n'est pas là pour ça aujourd'hui. Mais pour la mémoire de deux femmes mortes assassinées, pour l'antisémitisme. Le reste c'est de la récupération politique."

Discussions électriques

 

Mais en un geste, les querelles politiques semblent avoir contaminé les à-côtés. Elle est loin la sérénité. Envolé, le recueillement. Sur le trottoir, deux hommes s'empoignent verbalement : "Juifs et Chrétiens, ce n'est pas la même merde ! Vous ne pouvez pas comprendre ! Vous vous rendez compte ? On en arrive à venir chez les gens, pour les tuer !" Quelqu'un enchaîne : "Il faut avouer que Mélenchon et son parti attisent le feu. C'est de la provocation" – "Oui, mais la famille l'a autorisé, il a le droit comme tout le monde." La dame des débuts lance, droite : "Mais la dignité..." Un dernier entre dans la danse, énervé : "Mireille Knoll n'est pas morte dans la dignité ! Les discours de dignité, à un moment, ça suffit !" 


Une dame brune montre un homme, les larmes aux yeux, qui regarde le vacarme. "Sa maman était une très bonne amie de Madame Knoll…" L'homme préfère ne pas parler, s'éloigne. Elle, continue : "J'ai envie de hurler quand je vois ça. Les médias ne vont retenir que ça, ils ne vont pas retenir le reste, c'est dommage." Elle insiste : "Je suis venue en hommage à cette mamie. Ce qui s'est passé concerne la France entière. C'est un moment d'union." Une dame aux yeux rouges dit la même chose à son amie : "Qu'est-ce que les médias vont retenir ? Ilan, c'était digne, c'était beau." Mais même pour l'amie, d'ailleurs, le moment n'est plus au recueillement. Ça sent la colère contenue. "On est venues pour protester contre l'antisémitisme. Mais on commence à en avoir marre de se recueillir. C'est trop !"

La cohue semble se détendre. Le cortège repart. On apprendra plus tard que Jean-Luc Mélenchon s'est fait exfiltrer, que Marine Le Pen s'est éloignée un moment. La foule s'engouffre rue de Charonne. Le ton se fait plus léger : "Hé, t'as vu Francis Lalanne, avec une Kippa ?" "BHL, il y a BHL !" Mais sous la légèreté, sous la satisfaction d’être des milliers dans la rue, resurgissent vite cette colère, cet agacement, cette peur sourde. "On ne vit plus. Cela fait 20 ans qu'on est agressés. Il faut vous mettre à la place des Juifs de France, entendre les bruits qui circulent, on va jusqu'à nous faire passer pour des tueurs d'enfants !", raconte une quadragénaire, alors que le cortège a stoppé devant l'immeuble de Mireille Knoll, avenue Philippe-Auguste. "Quand nos enfants sortent, on est toujours dans l'angoisse", embraie sa voisine. 


Et si des milliers de personnes ont marché avec elles, les trois vieilles dames, qui se recueillent un instant devant l'immeuble, confessent, dans un sourire : "C'était bien, oui. On aurait peut-être aimé que ce ne soit pas que nous, dans ce rassemblement." Elles précisent : "Peut-être un peu plus de personnes de la communauté musulmane. On aurait aimé…" Elles le sentent : "Depuis quelques années, il y a quand même un acharnement, des actes répétitifs et très proches les uns des autres. On a peur. Vous savez, plus aucun enfant juif n'est scolarisé dans une école publique. Ils sont tous dans le privé. Ils n'ont pas le choix."

 

John, étudiant, grand gaillard à grandes jambes, a lui vu "beaucoup de non-Juifs dans la marche, et ça me touche." Il raconte, entre deux phrases, être "une victime de l'attentat de Toulouse", en 2012. Il ne développe pas, dit seulement : "Il n'y avait pas eu ce type de rassemblement. Moi, je suis là, parce que j'aurais bien aimé qu'il y en ait un. Je suis là pour dire mon soutien à la famille, et mon agacement." Et ces débordements politiques, justement, n'ont-ils pas terni le moment ? A ses côtés, la jeune Sylvia lance : "Moi j'ai vu Marine Le Pen se faire prendre à partie, et j'espère qu'on n'en parlera pas. C'est une marche blanche, sans connotation politique. Viens-là qui veut. On est là pour être ensemble, tous. Et j'espère que ce sera la dernière fois qu'on se mobilisera. Vraiment." La foule se recueille, se disperse dans le calme. La nuit tombe, mais le rayon de soleil, timide, est toujours là. 

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