Les pétitions en ligne explosent, preuve que "la démocratie, ce n'est pas s'exprimer une fois tous les cinq ans"

Les pétitions en ligne explosent, preuve que "la démocratie, ce n'est pas s'exprimer une fois tous les cinq ans"

MOBILISATION – Depuis 2012, année du lancement de la plateforme Change.org, près de 100.000 pétitions ont été lancées. Et cette montée en puissance des lanceurs d'alerte est exponentielle. Transparence de la vie politique, défense des animaux, droits des femmes, les pétitionnaires s'attaquent autant aux sujets d'actualité qu'aux thématiques en manque de médiatisation. Qu'est-ce que cela démontre sur notre société ? Et ce que ça marche ?

Lorsqu'il lance sa pétition  en janvier dernier, Christophe Grébert ne s'attend pas à un tel engouement. Nous sommes alors en pleine campagne présidentielle et le Canard Enchainé vient de faire exploser une véritable bombe en révélant l'affaire des emplois présumés fictifs de Penelope Fillon. "Ça me choquait, tout le monde parlait de François Fillon mais personne ne s'intéressait à la position de sa femme Penelope". Il réclame alors le remboursement des 1,5 million d'euros d'argent public qu'aurait touché la présumé assistante parlementaire. "Je l'ai écrite sur un coup de tête et je ne pensais absolument pas que je récolterai autant de signatures", nous confie-t-il. La pétition en engendrera plus de 400.000, la hissant dans le top 3 des pétitions les plus populaires de l'année sur la plateforme Change.org. "400.000, ce n'est pas une catégorie de personnes, de militants, cela prouve que l'ensemble des Français ne trouvent pas cela normal", analyse-t-il.  Christophe Grébert est élu local dans la ville de Puteaux. Il est certes connu dans sa commune pour son combat contre la corruption des élus mais sa renommée s'arrête aux frontières de son département, alors comment expliquer cet élan ? "C'est une rencontre entre un individu qui émet une protestation et une masse de gens pour qui cela fait écho", répond-il.

La cristallisation de la colère collective

La cristallisation de la colère collective, c'est aussi ce qu'a ressenti Christopher Bianconi face à la percée fulgurante de sa pétition. Le combat de ce jeune Varois n'a lui rien de politique, il concerne la défense de la cause animale. En mai, un sombre fait divers le fait sortir de ses gonds : un chat est retrouvé mort des suites de maltraitance, il souhaite que justice soit rendue mais sait que la France n'est pas très sévère en ce qui concerne le meurtre des animaux. "Je ne suis pas militant, mais j'ai eu une impulsion", nous explique celui qui se présente comme un "simple citoyen". "C'est un sujet qui est très peu traité, qui n'intéresse pas les médias." Son action a le mérite de lever le voile, 266.000 personnes signent sa pétition. Le meurtrier du chat prénommé "Chevelu" est finalement arrêté, près de mille personnes se pressent au tribunal le jour du jugement. Verdict : six mois ferme, une condamnation exemplaire … et rarissime. Son coup de pression a fonctionné. "Je ne sais pas si cela fera jurisprudence mais ça peut servir d'exemple", dit-il avec fierté.

Redonner la parole aux citoyens

Comme ces deux lanceurs d'alerte, environ 15.000 personnes ont lancé cette année une pétition sur Change.org. "Quand on a ouvert la plateforme en France en 2012, on a commencé avec 60.000 utilisateurs, on en compte aujourd'hui dix millions", indique Sarah Durieux, directrice des campagnes et de la communication. Et cette montée en puissance est exponentielle : "en seulement deux ans, nous avons gagné quatre millions d'utilisateurs". Comment expliquer ce phénomène ? Sarah Durieux y voit deux explications : l'une est technologique, "l'utilisation des outils numériques s'est généralisée, c'est devenu très accessible, on peut signer depuis son téléphone portable", mais surtout elle estime que l'engouement est symptomatique d'une "crise politique et de la représentation". "Les personnes sentent que le monde politique est déconnecté de leur monde et ils ont envie de participer". Christophe Grébert acquiesce : "en France, la démocratie n'est que représentative, il n'y a pas de culture de la démocratie participative, les hommes politiques une fois élus n'écoutent pas les protestations des citoyens". Les pétitions combleraient donc un manque : "la démocratie, ce n'est pas s'exprimer une fois tous les cinq ans", souligne-t-il. Jean-Laurent Felizia parle lui de "ras-le-bol, de coups de colère" qui ont "le mérite d'ouvrir le dialogue", "chaque signataire est capable de mettre un sujet sur la table". Ce conseiller municipal du Lavandou a de son côté lancé une pétition pour défendre la loi sur le littoral et empêcher l'urbanisation galopante sur nos côtes, avec succès. La proposition de loi déposée au début de l'année qui visait à assouplir la réglementation n'a pas été retenue. Il faut dire qu'il disposait de solides atouts. Alertées sur la situation, des personnalités comme Nicolas Hulot ou encore Yann Arthus-Bertrand l'avaient d'emblée soutenu. 

Les clés d'une pétition "réussie"

Les soutiens peuvent effectivement jouer dans la popularité d'une pétition. Mais cela ne fait pas tout. "Il y a une grosse part de non maitrisable", souligne Sarah Durieux. "En règle générale, pour qu'une pétition prenne, il faut que le sujet soit lié à l'actualité." Elle doit également "proposer une solution", donner une réponse dans un moment de colère général.  Christophe Grébert l'a bien saisi. Après sa première pétition, il s'est tourné vers un professeur de droit pour rédiger un projet de loi citoyen visant à une meilleure transparence des dépenses des parlementaires. Son idée : que les élus remplissent des notes de frais. "Les citoyens ont le droit de savoir ce qu'ils font avec l'argent public", s'emporte-t-il. Et pour médiatiser sa proposition, il lance une deuxième pétition. "L'essentiel apparaissait dans le projet de loi sur la transparence préparé par François Bayrou", alors ministre de la Justice, dans son projet de loi sur la transparence. Une victoire en demi-teinte puis qu'à l'Assemblée Nationale, le texte a été fortement édulcoré. 


Pour prendre de l'ampleur, le storytelling est aussi important : un individu qui raconte une histoire personnelle va pouvoir convaincre au-delà des convaincus" poursuit la directrice des campagnes de Change.org. C'est le cas de Christelle, une mère de famille qui a partagé sur la plateforme sa détresse : sa fille de 16 ans, Pauline, est morte d'une overdose aux opiacés après avoir ingéré des comprimés anti-douleur à base de codéïne. Des médicaments vendus en libre-service en pharmacie. En juillet dernier, la ministre de la santé, Agnès Buzyn, a répondu à sa demande en interdisant la vente sans ordonnance de médicaments contenant de la codéine, du dextrométhorphane, de l’éthylmorphine ou de la noscapine. Cette vigie sanitaire n'est pas unique en son genre, "on compte beaucoup de lanceurs d'alerte sur les questions de santé cette année", nous indique Sarah Durieux. Jean-Laurent Felizia semble savoir pourquoi : les pétitions sont bien souvent un "exutoire, pour se battre pour des causes, là où les politiques ont échoué".

Une réforme du droit de pétition en cours

La méthode a certes ses limites. "Je ne pense pas toujours que le plus grand nombre a raison", nuance ainsi le Dracenois Christopher Bianconi. Mais cela permet "d'informer", souligne Sarah Durieux et de "co-construire" avec le corps politique. La jeune femme se souvient d'une remarque de Jean-Vincent Placé alors secrétaire d'Etat. Réagissant à une pétition contre la loi El Khomri qui avait recueilli plus d'un million de signatures, il indiquait : "ce ne sont pas les réseaux sociaux qui font la loi". Et pourquoi pas rétorque-t-elle. "Les services des ministères regardent bien ce qu'il se passe sur les réseaux sociaux, ce serait logique que les pétitions soient prises en compte". Actuellement sa plateforme travaille d'ailleurs main dans la main avec le président de l'assemblée nationale pour réformer le droit de pétition. Le gouvernement pourrait bien devoir se pencher à l'avenir sur les sujets mis en lumière par les pétitions les plus populaires.

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