"Les prostituées, on ne les entend pas, on parle à leur place"

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PROSTITUTION - Alors que l'Assemblée nationale a rétabli le 12 juin la pénalisation des clients et abrogé le délit de racolage, Sophie Bouillon, journaliste, donne la parole aux principales intéressées dans son livre "Elles, les prostituées et nous". Le récit de rencontres fortes et humaines, au-delà des récurrentes tergiversations politico-juridiques.

Ce sont d'abord des rencontres, micro à la main. "Au début, je faisais un documentaire sur les prostituées pour la radio mais il y a plein de scènes que je n'ai pas pu raconter. Alors ce livre, c'est un peu le making-of de cette enquête". En fait, c'est bien plus que cela : Sophie Bouillon, journaliste et prix Albert Londres 2009 – elle n'avait alors que 24 ans – offre dans Elles. Les prostituées et nous*, un regard humain sur un sujet où la bataille politico-juridique l'emporte souvent.

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"La prostitution est un milieu déchiré entre deux positions : celle des abolitionnistes et celle du Strass (Syndicat du travail sexuel, ndlr), explique-t-elle pour metronews. Mais on n'entend jamais les voix qui existent entre les deux. Les prostituées, on ne les écoute pas, on parle à leur place". Alors pendant trois mois d'enquête, à partir de mars 2014, la journaliste est allée à la rencontre de Camilla, jeune des quartiers de Marseille en sous-vêtements dans un salon de Genève, de Precious, Nigériane passée par les réseaux de prostitution mafieux, de Kristina, travestie brésilienne juchée sur des talons à paillettes au bois de Boulogne, de Sarah, tenancière d'un "bar à filles" de Pigalle, ou encore de Mélanie, "une fille du Carlton de Lille".

"Des clients pas heureux, pas épanouis"

À travers des témoignages crus, des histoires confinant au sordide et des éclats de rires, parfois, Sophie Bouillon décrit la réalité d'un monde qui reste le plus souvent caché derrière les lourdes tentures des bars, ou dans les fourrés des sous-bois. "Il y a les hommes mariés qui n'ont pas ce qu'ils veulent à la maison (...) ceux qui ont des problèmes avec leur sexualité, les vieux aussi, un peu pervers. Il y a des personnes porteuses de handicap. Et il y a les beaux gosses aussi..." égrènent ainsi Laurie et Maria, dans leur chambre du Venusia.

"J'ai voulu écrire pour les autres, reprend la reporter. Quand je parle de la prostitution autour de moi, tout le monde a son avis, fondé sur des fantasmes". Les clients aussi ont voix au chapitre. Pour certains, il s'agit simplement de pallier une solitude. Pour d'autres, aller voir les prostituées relève d'une addiction. Jean-Marie confie: "Pendant l'acte, on se recentre sur ses droits, ses besoins et sa propre souffrance. Je refusais de voir les signes de leur trauma, quand il y en avait un. Je me disais que c'est quand même mieux d'être prostituée que d'être manutentionnaire comme moi." Dans les textes de loi, il est souvent question de pénaliser Jean-Marie et les autres.

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Le livre de Sophie Bouillon est-il politique ? "Je n'espère pas. J'ai essayé de rester en dehors des batailles idéologiques". D'ailleurs, à la question "Qui est la victime : la prostituée qui fait une fellation à genoux dans le bois de Boulogne ou l'homme qui paye pour une fellation dans les bosquets ?", la journaliste ne cherche guère à apporter de réponse. "La prostitution est révélatrice de la solitude, de la misère économique et sentimentale de la société. Les clients que j'ai croisés dans le bois de Boulogne, on voit bien qu'ils ne sont pas heureux, pas épanouis". Le 12 juin, la commission spéciale des députés a rétabli la pénalisation de ces clients , et abrogé le délit de racolage. Au Sénat, à présent, de se prononcer bientôt sur cette loi au centre de sempiternels débats.

*Elles. Les prostituées et nous, aux éditions Premier Parallèle , 5,99 euros en numérique, 14 euros en papier

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