Lilian Thuram : "Chacun de nous a envie de revivre les moments de cohésion de France 98"

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INTERVIEW – L’ancien défenseur des Bleus célèbre le 20e anniversaire du sacre de l’équipe de France de football en Coupe du monde avec une bande-dessinée destinée aux enfants. Un moyen ludique de donner à la jeune génération les clés pour comprendre la société dans laquelle on vit.

Utiliser le sport pour parler de la société. Et lutter contre les discriminations. Lilian Thuram le fait depuis dix ans au sein de la fondation qui porte son nom. "On ne naît pas raciste, on le devient", nous répète-t-il. Alors pour éduquer au plus tôt les enfants à construire et entretenir leur futur vivre ensemble, l'ancien défenseur de l'équipe de France de football a choisi la voie ludique. Celle de la bande dessinée. Deux ans après la sortie d'un premier tome, il publie aux éditions Delcourt le tome 2 de Tous super-héros, intitulé La Coupe de tout le monde. Après avoir refait le monde avec Thomas VDB lors de l'enregistrement de l'émission loufoque "Nostalgie 2050", diffusée sur Deezer, il quitte le studio et nous rejoint pour un entretien plus terre à terre. Et très instructif.

LCI : Vos super-héros reprennent du service dans une bande dessinée qui évoque l’arrivée en France des réfugiés, qu’ils soient politiques ou climatiques. Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

Lilian Thuram : Parce que c’est une thématique d’actualité et je trouve que parfois on n’explique pas, notamment aux enfants, le pourquoi des réfugiés. Très souvent, on les stigmatise. Très souvent, en utilisant l’expression "les réfugiés", on a l’impression que ce ne sont pas des personnes comme nous. L’idée, c’était de faire une bande dessinée où justement un petit village recueille des réfugiés et où la maîtresse va expliquer aux enfants le pourquoi des réfugiés. Tout va se terminer à travers un match de foot. Parce que bien évidemment j’ai été joueur de foot moi-même, parce que c’est les 20 ans de la Coupe du monde et que je trouve que le foot est un merveilleux moyen de créer des liens.

LCI : L’un des pères de famille, d’abord réfractaire à l’accueil des migrants, change d’avis en découvrant l’histoire familiale de certains joueurs de l’équipe de France de 19998. C’est ça, la magie du sport ?

Lilian Thuram : En fait, c’est la magie du sport et de la vie. C’est-à-dire que lorsqu’on creuse, chacun de nous vient d’ailleurs. C’est ce qu’il faut expliquer aux enfants, que l’important c’est ce que nous voulons construire ensemble. Nous devons développer cette idée que nous faisons partie d’un ensemble et que la chose la plus importante est de tendre la main aux personnes qui sont en grande difficulté. C’est très important d’éduquer le plus tôt possible les enfants à cette fraternité, de leur dire que chacun d’eux n’existe pas sans l’autre.

LCI : Que reste-t-il de la France "black blanc beurre" d’il y a 20 ans ?

Lilian Thuram : Il en reste justement ces images de la Coupe du monde, des questionnements qui sont nés après le Mondial et qui sont encore présents dans la société française. Je pense que chacun de nous a aussi envie de revivre ces moments de cohésion. C’est intéressant de passer par le biais de la bande dessinée pour dire aux enfants que ce vivre ensemble se construit.

Je verrai bien ce qui va se passer. Il y a du racisme en Russie comme il y a du racisme en France, en Italie… Nous n’avons pas le courage de voir la réalité des chosesLilian Thuram sur la Coupe du monde en Russie

LCI : En plus de la bande dessinée, vous êtes également co-commissaire de l’exposition sur l’orientalisme et ses représentations au Musée Delacroix à Paris. L’art est-il plus puissant que le sport pour dénoncer le racisme ?

Lilian Thuram : Non, je dirais qu’on doit questionner tous les éléments de notre culture. Ça peut passer par les œuvres d’art dans un musée, par le sport. Nous devons comprendre que le racisme se cache un peu partout parce que c’est quelque chose qui a été validé par notre société. Aujourd’hui encore, malheureusement, les gens se perçoivent à travers leur couleur de peau. Lorsque vous utilisez des termes comme "des gens de la diversité", c’est pour parler des personnes de couleur non blanche. Quand on parle de la "minorité visible", c’est qu’on parle des personnes de couleur non blanche. Idem quand on parle de "Français de souche", on parle très souvent des personnes blanches. Il y a toujours cette ligne de couleur. Je pense qu’il faut affronter la réflexion intelligemment et se demander "qu’est-ce que c’est qu'être blanc ? Etre noir ? Etre une personne de couleur ?" Tous ces termes ont un sens, une histoire et tant qu’on n’osera pas les questionner, on ne pourra pas déconstruire totalement le racisme.

LCI : Vous avez récemment pris position auprès de l’AFP pour dénoncer l’inertie de la Fifa après les cris de singe lancés contre Paul Pogba et Ousmane Dembélé à Saint-Pétersbourg lors du match amical Russie-France le 27 mars. Craignez-vous les débordements racistes lors de la Coupe du monde ?

Lilian Thuram : Je dois avouer que je ne me projette pas en fait. Je verrai bien ce qui va se passer. Il y a du racisme en Russie comme il y a du racisme en France, en Italie… Nous n’avons pas le courage de voir la réalité des choses. Il y a aussi du sexisme, de l’homophobie. Nous devons donc nous questionner d’une façon assez intelligente pour aborder ces sujets-là. Mais très souvent, il y a un malaise autour de ces sujets-là.

Moi, président ? Pour l'instant, la politique n'est pas quelque chose qui m'interpelleLilian Thuram

LCI : Vous venez d’enregistrer l’émission de Deezer "Rétro 2050", présentée par Thomas VDB, dans laquelle vous vous êtes notamment projeté sur l’avenir du football. La société en 2050, vous l’imaginez comment ?

Lilian Thuram : Il faut prendre conscience qu il y a moins de racisme qu’avant. C’est important de le dire. Je pense qu’aujourd’hui, il y a beaucoup plus de personnes de couleur blanche qui sont conscientes que le racisme est injuste. Moi qui suis de couleur marron foncé, je ne sais que très bien qu’il y avait beaucoup plus de racisme à l’époque de mon grand-père, né 60 ans après l’abolition de l’esclavage. Ma mère est née en 1947, alors qu’il y avait la ségrégation aux Etats-Unis et le colonialisme en France. Les choses vont peut-être bien évoluer si nous voulons partager les richesses du monde. Et je ne peux pas vous dire si les pays riches –dont nous faisons partie - vont accepter de le faire. J’espère que les sociétés civiles vont développer l’idée que peut-être le système économique dans lequel nous vivons n’est pas le plus juste et est un système de prédation. Si on se questionne, peut-être que 2050 sera plus égalitaire.

LCI : Le Lilian Thuram de 2050, vous le voyez comment ? Président ?

Lilian Thuram : Président d’où ? De ma vie ? (Il rit de bon cœur). Tout d’abord j’espère que je serai en vie. J’espère que je pourrai profiter des personnes que j’aime. Je me vois bien aux Antilles, entouré de ma famille, de mes petits-enfants. Essayer d’être heureux et me retourner en me disant que j’ai essayé de faire que les choses aillent dans la bonne direction.

LCI : Pas d’envie politique ?

Lilian Thuram : Là, aujourd’hui, pas du tout. Vous savez, encore une fois, quand vous travaillez au sein d’une fondation, vous faites de la politique. Je vois de quelle politique vous voulez parler mais pour l’instant, ce n’est pas quelque chose qui m’interpelle.

LCI : Pourtant, si on regarde George Weah…

Lilian Thuram : Oui c’est vrai, il est devenu président du Libéria. Voilà.

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ARCHIVES - En 2016, il était juge d'un concours d'éloquence un peu particulier

Tous super-héros

Tome 2 - La Coupe de tout le monde

par Lilian Thuram, Jean-Christophe Camus, Benjamin Chaud et Nadège Imbert Cousinié

disponible le 30 mai aux Editions Delcourt (10,95€)

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