Les parents lisent moins d'histoires le soir à leurs enfants : pourquoi vous ne devriez pas abandonner ce rituel

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RITUEL DU COUCHER - Selon une étude récente publiée en Grande-Bretagne, les parents ne prennent plus le temps de lire d'histoires à leurs enfants le soir. Nous avons demandé à Corinne Ehrenberg, psychanalyste et directrice de l'USIS, les bonnes raisons à donner aux parents pour leur redonner le goût de la lecture et raviver le plaisir pris pendant ce moment fort apprécié par les enfants.

En 2013, la proportion d'enfants britanniques de moins de 5 ans ayant droit à une histoire le soir avant de s'endormir atteignait 69 %. Nous sommes cinq ans plus tard et elle a fondu à 51 %. Le temps de lecture avant le dodo est, outre-Manche, un rituel qui se perd dangereusement. 


Plus préoccupant encore, selon la dernière étude annuelle réalisée à l'automne par Nielsen Book Research tentant de cerner "la consommation de livres par les enfants" de 0 à 17 ans, la plus forte baisse concerne les enfants âgés de 3-4 ans. La faute à la fatigue, une vie professionnelle de plus en plus prenante...


Pour autant, "Il est important de lire une histoire à son enfant", nous assure Corinne Ehrenberg, psychanalyste et directrice de l'USIS. "Il ne s'agit pas de lire une histoire à son enfant uniquement pour tisser le lien affectif, il importe surtout de donner l’exemple du plaisir lié à la lecture et aux histoires qui nourrissent l’imaginaire. La dimension de plaisir partagé entre l’adulte qui lit et l’enfant qui écoute rend aussi le fait de lire désirable pour l’enfant. Un jour, il pourra, de façon autonome, retrouver ce plaisir. Si l’adulte qui lit l’histoire n’est pas trop éloigné du souvenir du plaisir enfantin qu’il avait lui-même pris, alors l’enfant y sera sensible ; en revanche, s’il est exténué ou contrarié, et qu’il le fait comme une contrainte supplémentaire, l’exercice risquera de rater son objectif." Elle nous rassure, toutefois : "Cela n’est pas non plus catastrophique." 


Aux parents qui ne lisent pas ou plus d'histoires à son enfant, voici donc 5 bonnes raisons de raconter des histoires.  

Parce que vous êtes le maître des horloges

On se demande souvent à partir de quel âge un enfant a besoin qu'on lui raconte des histoires et à quel âge il peut les saisir, commencer à poser des questions. 


En fait, il n’y a pas d’âge pour parler à un enfant et lui raconter des histoires, d'autant que les parents le font spontanément dès son arrivée au monde. Pour ce qui est de la lecture de livres au moment du coucher, il faut bien sûr qu’il ait acquis le langage même de façon rudimentaire : "le temps de lecture est souvent l’objet d’une âpre négociation", nous confie la psychanalyste. "C’est l’autorité de l’adulte qui règle le temps, c’est lui qui dit à quelle heure l’enfant doit aller se coucher et combien de temps lui sera fait la lecture, c’est lui le maître des horloges ! C’est rassurant pour un enfant que ce soit comme cela et pas comme lui en décide !"

Parce qu'en lisant une histoire, vous rassurez votre enfant

Dans l'étude sus-mentionnée, près d'un parent sur cinq (19 %) explique qu'"en fin de journée, ils luttent pour trouver l'énergie nécessaire". 


Comment faire, quand on est parent, pour que le rituel de la lecture à l'enfant, pas forcément évident tous les jours, se déroule correctement ? "Vous avez raison de parler de rituel : un enfant, surtout au moment de la séparation d’avec ses parents quand on le met au lit, peut se sentir un peu anxieux", soutient Corinne Ehrenberg. "Ce moment ritualisé, calme et attendu remplit une fonction de réassurance. Les enfants adorent qu’on leur raconte les mêmes histoires de préférence avec les mêmes mots et les mêmes intonations, précisément pour qu’elles remplissent cette fonction."

Parce que vous devez déployer des trésors d'imagination pour répondre à des questions impossibles

"Comment on fait les bébés ?", "Pourquoi le personnage meurt ?" , "Est-ce qu’on meurt parce qu’on a été méchant ?"... Il est évidemment bon de répondre à toutes les questions que les enfants se posent, même et y compris quand on n’a pas de réponses : "Une question n’est souvent saugrenue que pour l’adulte à qui elle s’adresse, l’enfant, lui, suit sa logique, il associe ce qu’il entend et comprend avec ses préoccupations à lui" 


Précisions que la lecture du parent à l'enfant reste un apprentissage : "l’apprentissage d’un code qui introduit l’enfant, comme dans l’apprentissage du langage, à un ordre symbolique qui le fait entrer dans la communauté des humains et qui l’y inscrit ; par exemple, quand il apprend le mot "père", il ne fait pas qu’apprendre un mot, il apprend surtout le système de parenté qui lui donne sa place dans l’ordre des générations." 

Parce que c'est sain de raconter des contes horribles

Il arrive parfois que les histoires n'hésitent à aborder frontalement des sujets comme la mort. Alors, faut-il parler de tout avec son enfant, surtout avant de s'endormir ? La réponse est oui.


"Il est vrai que les histoires pour enfant choquent parfois les adultes du fait du refoulement qu’ils ont heureusement opéré dans leur enfance à eux pour devenir des êtres sociaux civilisés (on ne mange pas les enfants comme des ogres même si on les "mange de baisers", on ne tue pas pour se venger, on va en justice, etc.)", remarque Corinne Ehrenberg. "On ne sous-estime pas du tout leur faculté de compréhension puisque on leur fournit, grâce aux contes et aux histoires, une possibilité de mettre en forme acceptable et partageable, leur imaginaire et leurs fantasmes qui eux sont d’une violence extrême quand ils sont encore petits et que tout cela n’est pas encore réprimé et refoulé." 


Ainsi, vous avez parfaitement le droit de raconter une histoire comme Le Petit Chaperon Rouge ou Peau d’Ane : "Ce conte est terrible à raconter pour des parents (un père veuf décide de faire de sa fille la remplaçante de sa mère décédée !). Pourtant, les fantasmes incestueux du complexe d’Œdipe existent bel et bien dans la psyché infantile et constituent une étape cruciale du développement et un moment de structuration essentiel. Parler de tout suppose de trouver la manière de le faire. Quand un enfant demande comment on fait les bébés, il a déjà une petite théorie à lui et ce qu’il retiendra volontiers de la réponse des adultes, c’est moins la version parentale qui contredit sa théorie mais plus la gêne (si c’est le cas) qui fait bégayer ou rougir le parent qui y répond. Il retiendra que là, il y a quelque chose d’intéressant !"

Parce que, vraiment, vous valez mieux qu'une tablette

Toujours selon la même étude, pas moins de 28 % des enfants de cette classe d'âge regardaient quotidiennement YouTube en 2017... alors qu'ils n'étaient que 10 % en 2013. La concurrence croissante du numérique, en particulier, se fait sentir dès le plus jeune âge sur l'appétit des petits Britanniques pour les livres. Trois parents sur cinq (61 %) se disent inquiets du temps passé par leurs enfants devant un écran. 


Or, confier à une tablette le travail du parent n'est pas non plus une solution : "Ça, c’est vraiment un nouveau problème ! Certains parents n’ont malheureusement pas attendu les écrans pour mal investir ces temps d’échange avec leur enfant mais force est de constater que l’envahissement de nos vies intimes par les écrans constitue un saut qualitatif par rapport à la seule télévision. Nous voyons désormais de nombreux parents qui mettent leur smartphone entre les mains de l’enfant pour avoir la paix, voire qui s’extasient de la facilité avec laquelle ils deviennent performants pour accéder à leur dessin animé préféré ! L’utilisation des nouvelles technologies, dans leur aspect pédagogique et éducatif, suppose de ne pas "abandonner" l’enfant et de l’accompagner le plus possible et surtout à un âge où il pourra en tirer profit. Les images sur écran provoquent des sensations immédiates qui ne requièrent pas les mêmes détours qu’avec les mots écrits et lus. L’immédiateté des sensations avec leur intensité risquent de faire apparaître la lecture comme fastidieuse et lente."

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