Lutte contre la pédophilie : ce qui a été fait par l'Eglise de France

Lutte contre la pédophilie : ce qui a été fait par l'Eglise de France

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ABUS SEXUELS - En début de semaine, "Cash Investigation" et Mediapart ont révélé que 25 évêques français avaient couvert 32 prêtres pédophiles pendant des années, évoquant notamment un vaste système d'exfiltration internationale. Un constat implacable même si depuis avril 2016, l'Eglise de France a intensifié sa lutte contre la pédophilie.

L’enquête a fait l’effet d’une bombe. Selon les investigations menées conjointement par Mediapart et Cash Investigation, 25 évêques français - dont cinq toujours en poste - ont couvert pendant des années 32 prêtres auteurs d'abus sexuels sur des mineurs. Des prêtres français qui ont laissé derrière eux 339 victimes présumées sans en informer la justice. Dans un documentaire diffusé mardi soir, l’équipe d’Elise Lucet a en outre révélé que plus de 90 prêtres impliqués dans des affaires de pédophilie ont été déplacés par l’Eglise de par le monde afin de leur permettre d’échapper à la justice.


Un travail d'investigation fouillé qui permet de mesurer le chemin restant à parcourir pour l’Eglise. Pour autant, force est de constater que l’omerta n’est plus aussi puissante que jadis. Et que l’Eglise de France ne reste plus les bras croisés face à la pédophilie. Le tournant s’est opéré en 2016 après le déferlement médiatique suscité par l’affaire Bernard Preynat, ce curé mis en examen en janvier pour des agressions sexuelles commises sur des scouts mineurs de la région lyonnaise entre 1970 et 1991.


Avant 2016, les moyens de lutte mis en place n’étaient en effet pas légion. En 2000, les évêques s’engagent à signaler les faits de pédophilie à la justice civile. Dans la foulée, la brochure Lutter contre la pédophilie est distribuée dans toutes les institutions catholiques. Rédigée par des médecins, juristes et psychologues et rééditée en 2010 et 2017, elle réaffirme que la dénonciation s’impose "lorsque quelqu’un a connaissance d’atteintes sexuelles sur des mineurs de moins de 15 ans" et distille aux éducateurs la "juste posture éducative" à adopter avec des jeunes. 

Formations à la vie affective

En avril 2016, la Cellule permanente de lutte contre la pédophilie (CPLP) est créée par la Conférence des évêques de France (CEF) pour intensifier le travail de lutte, en agissant notamment dès le séminaire. Concrètement, des cours de droit, souvent dispensés en première année, donnent aux futurs prêtres les cadres juridiques et canoniques qui réglementent les relations avec les jeunes. Des sujets que les séminaristes évoquent aussi lors "de formations BAFA ou BAFD ou encore lors d’insertion pastorale en paroisses", nous indique la CPLP.


Le sujet de la pédophilie est également évoqué de manière plus large lors des formations à la vie affective, des sessions où les séminaristes sont invités à discuter de sexualité. "Un jeune candidat au sacerdoce peut avoir très peur de ce qu'il vit dans tous les domaines de sa sexualité, affirme à LCI le père Gérard Le Stang, formateur de séminaristes. L'intérêt de la formation à la vie affective, c'est de mettre des mots sur des réalités que la personne peut vivre". Le père Cédric Burgun, formateur au séminaire des Carmes, détaille : "On fait intervenir des psychologues, des psychiatres mais aussi des prêtres qui expliquent comment ils gèrent leur célibat et leur équilibre psycho-affectif. La masturbation, les pulsions, les fantasmes sont également évoqués". 


Pour Mgr Luc Crepy, responsable de la CPLP et évêque du Puy-en-Velay, "la question de la pédophilie doit être située dans l’horizon plus large d’une réflexion sur le sens de la sexualité, sur l’équilibre de vie dans le célibat, sur une prise de conscience des mécanismes psychiques de l’être humain, sa structuration psycho-sexuelle". Avec pour objectif, in fine, "de permettre aux futurs prêtres d’inscrire un regard lucide et critique sur ce qui les travaille dans le domaine de l’affectivité et de la sexualité". 

L'importance de l'accompagnateur spirituel

Si les séminaristes peuvent poser leurs questions lors de ces cours, ils sont surtout encouragés à parler de sexualité avec leur "accompagnateur spirituel", le formateur qui suit de plus près leur parcours. "Il y a un moment où il faut évoquer la manière dont la personne vit sa sexualité et comment elle l'a vécue antérieurement", précise le père Le Stang, qui a occupé cette fonction par le passé. "Evoquer ces sujets en public n’est pas idéal. D’où l’intérêt de la discussion avec l’accompagnateur spirituel qui doit être dans la confidence", ajoute le père Burgun.


Ces moyens de prévention ne sont toutefois pas infaillibles. "C'est un travail complexe de montrer à la fois la réalité de ce qu'est la pédophilie et de créer en même temps un climat permettant l'échange, souligne Gérard Le Stang. Parce que sinon, on peut très bien dire, 'C'est grave, c'est criminel' et insister sur ce point-là. Mais du coup, la personne va rester dans sa dissimulation. Les pédophiles sont très rusés pour dissimuler leurs fantasmes. C'est là toute la difficulté de la prévention : réussir à informer sans braquer."

Accompagnement des victimes

Outre les séminaristes, les prêtres sont également sensibilisés à la question de la pédophilie. Latifa Bennari, fondatrice de l’association l’Ange bleu (groupe de parole où pédophiles et victimes témoignent ensemble autour d'une table) parlera de sa méthode devant les prêtres du diocèse de Lyon le 30 mars prochain, lors d'une journée de sensibilisation. "Personnellement j'ai trouvé que le documentaire de Cash Investigation était contre-productif et à charge par rapport à l’Église, regrette-t-elle. J'ai été témoin du travail admirable humain d'un grand nombre de curés et de prêtres qui vouent leur vie à autrui. Beaucoup de victimes et de pédophiles ont avoué avoir été sauvé du suicide grâce à l'écoute des prêtres". 


Quant à l'accompagnement des victimes, la CPLP, "constatant la pauvreté des moyens existants", s'est engagée à systématiser les cellules d'écoute au sein de chaque diocèse. Des structures de ce type ont notamment été mises en place à Troyes et à Montpellier. Par ailleurs, une adresse e-mail (parolesdevictimes@cef.fr) centralise les témoignages des victimes depuis le 12 avril 2016. Ces derniers sont ensuite transmis à l'évêque du diocèse où sont survenus les faits. Le prêtre soupçonné est censé être démis de ses fonctions "par mesure de précaution" et un signalement est fait dans la foulée au procureur de la République pour que la justice suive son cours.

Un écran de fumée Alexandre Dussot, co-fondateur de La parole libérée

Ces cellules d’écoute devront toutefois être transparentes, met en garde Jean-Pierre Martin-Vallas, victime du père Lamande lorsqu’il était élève à Saint-Louis-de-Gonzague. Cet homme de 70 ans, qui a récolté près de 30 témoignages d'anciens élèves abusés par son agresseur, fustige l’opacité du groupe d’accueil des victimes créé en 2014 par l’établissement jésuite. "Ils acceptent du bout des lèvres que mon témoignage et ceux que j'ai récoltés soient vrais. Mais ils ne tentent pas de faire des recherches pour savoir ce qui s'est exactement passé. C'est l'hypocrisie la plus totale". Et de conclure avec amertume : "Ça va à rebours, car s'ils n'arrivent pas à faire la lumière sur des affaires vieilles de cinquante ans, c'est la preuve que pour des affaires actuelles, ils font pour masquer la vérité".


De son côté, Alexandre Dussot, co-fondateur de La parole libérée - association d'aide aux victimes du père Preynat – craint un énième "écran de fumée" : "Il y a des mesures mais... ce sont un peu près les mêmes mots utilisés en 2001 à l'époque de l'affaire Pican". Selon lui, "à chaque fois que l'Eglise se fait prendre en France, elle utilise le même stratagème de communication : 'c'est un mal, c'est quelque chose de primordial, on a compris, c'est pas compatible, on va faire tous les efforts' et puis finalement tout le monde a oublié quelques années après".

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