"Ma peur, c’est qu’il lui arrive ce qu’il s’est passé à Champigny" : on a parlé avec des femmes de flics en colère

"Ma peur, c’est qu’il lui arrive ce qu’il s’est passé à Champigny" : on a parlé avec des femmes de flics en colère

Société
REPORTAGE - Après l’agression de deux policiers à Champigny-sur-Marne le soir de la Saint-Sylvestre, les femmes de policiers se sont mobilisées ce mardi, en fin de journée, à Paris. Une nouvelle fois en quelques mois pour dénoncer les conditions de travail des forces de l’ordre. LCI est allé leur parler.

"Salut, t’es là", "hey, merci d’être venue !" Gyn a les larmes aux yeux, dit bonjour à droite, à gauche. Accolades, sourires, comme des combattants qui se retrouvent, qui se réconfortent, qui se soutiennent, la colère aux lèvres. "Putain de merde. Sans déconner, quoi."  Sale crachin sur Paris ce mardi soir. Place du Trocadéro, la tour Eiffel en fond, des touristes se pressent, indifférents, à la petite trentaine de personnes groupées sur le parvis. Ce sont les Femmes des forces l’ordre en colère (FFOC), qui se retrouvent là, après l’agression de deux policiers, le soir du réveillon, à Champigny-sur-Marne. "Ras-le-bol", c’est le mot de ralliement. Ça fait longtemps qu’elles le poussent, en fait, ce cri du coeur.


Gyn a les larmes aux yeux, à cran visiblement. "Ça fait 48 heures que je n’ai pas dormi", dit-elle en allumant une cigarette. Elle est policière à Paris, vice-présidente du mouvement. "C’est catastrophique", souffle-t-elle. "Franchement, il y en a ras-le-bol, mes collègues en prennent plein la tête, sont fatigués, ils se font laminer à tour de bras, personne ne fait rien." Elle débite : "Il y a des gens qui prennent des vidéos, qui se marrent. Mais à un moment donné, ça reste des êtres humains, c’est des parents, des enfants, des frères des sœurs ! C’est inadmissible qu’une femme se fasse laminer comme ça par 40 hommes devant tout le monde qui rigole. C’est inhumain."

Il faut stopper tout ça, parce que ça devient catastrophique ! Gyn vice-présidente des FFOC

Champigny a été le déclencheur pour cette première manif de l’année. Mais très vite, les exemples se sont empilés, sont aujourd’hui brandis : "Il y a Champigny, oui, mais aussi Aulnay-sous-Bois (un policier qui interpellait un conducteur de scooter suspect s’est fait agresser à coups de pied lundi, ndlr). Et c’était Viry-Chatillon il y a un an... (deux policiers avaient été attaqués au coktail molokov, ndlr)" Gyn s’alarme : "Il faut stopper tout ça, parce que ça devient catastrophique !  Les collègues en prennent plein la gueule tous les jours, et il n’y a pas de réponse pénale suffisante ! Et ce début d’année, il part en catastrophe, ça fait deux jours : on en est à trois suicides aujourd’hui." Elle trifouille dans son sac, à la recherche d’un briquet pour rallumer sa clope mouillée. Des réseaux et sites de policiers évoquent en effet ces suicides un jour de l’An, deux en Bretagne, un à Dunkerque, mais que le ministère de l’Intérieur n’a pas voulu nous confirmer. 


"Impunité." "Ras-le-bol." "Réponse pénale nulle." "Haine de l'uniforme, pompiers, médecin, infirmière." Les mêmes termes tournent dans les conversations. Mais l’agression de la policière à Champigny choque particulièrement. "Cette femme, elle est policier, elle fait son boulot, elle défend les gens, mais elle aurait pu y rester ! C’est ça qui est très grave !" Une autre approuve : "C’est du lynchage public, pour tuer. Si ses collègues n’étaient pas intervenus, on ne sait pas comment ça aurait fini. Son collègue aussi en a pris plein la tête. Il ne faut pas laisser ça impuni."

On voit bien qu’ils veulent casser du flicLilo, femme de policier

Sous sa casquette, Lilo, femme de flic, abonde. "Quand il part le matin, ma peur c’est qu’il lui arrive ce qu’il s’est passé à Champigny ou d’autres fois, qu’il soit pris à partie, encore et toujours. Ça arrive souvent." Elle évoque des "jets de boules de pétanque", qu’a déjà subis son mari, lors de patrouilles. "Il fait son métier, mais on voit bien qu’ils veulent casser du flic, et qu’ils aiment ça. Dans certains quartiers, il n’y a plus de respect envers les forces de l’ordre. Et il y a un gros malaise en France par rapport à ça." Elle parle de "racaille", des "guerillas". Et ces vidéos, qui tournent sur les réseaux sociaux. "Tout est filmé, mais d’une certaine manière. On filme quand ça arrange. On ne filme pas des jeunes qui frappent les forces de l’ordre. On filme un policier qui va se défendre face à une agression. Tout citoyen en France, quand il se fait agresser, à un moment il va se défendre !"

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EN VIDEO - Ce que l'on sait sur l'agression des deux policiers à Champigny-sur-Marne

Les femmes de flic ont chacune des profils, des visions, des histoires différentes. Mais toutes sont fières de ce métier de policier. Dans le FFOC, elles se retrouvent. Maëva (nom changé), cinquantaine élégante, n’a jamais raté un rassemblement. Femme de policier, fille de policier, elle "est là pour tous les policiers".  "Policier, c’est le plus beau métier du monde", dit-elle. "Moi je suis très fière. Ils sont là pour nous, pour nous défendre, nous protéger." Elle dit, doucement, poliment : "Ils aiment leur métier, mais n’arrivent pas à exercer leur fonction correctement. (...) Il faut donner l’exemple. Mais dans ces quartiers chauds, où il y a des dealers qui n’aiment pas qu’on dérange leurs business, c’est la racaille qui est en train de faire la loi." Son mari ne lui raconte pas ses journées. "Mais ça se sent dans ses yeux qu'il en a marre. Quand il part le matin, et le soir quand il revient tard, on se pose des questions. Les policiers ont une vie de famille, ce sont des papas, des mamans, ils sont comme tous les autres."

Je suis très, très fière de ce qu’il fait, il ne pourrait pas faire autre choseAudrey, femme de policier

Audrey est plus jeune. Discrète, elle écoute les conversations dans un coin. Discrète, mais l’air déterminé. L’air énervé aussi. Ou blasée, dur à dire. Son mari, elle ne veut pas préciser où il travaille. Et la défiance du flic, elle connaît. "Il n’y a rien de nouveau là-dedans", dit-elle. "C’est quelque chose de quotidien qui existe depuis tellement longtemps. Et en 2018, il y a déjà eu des suicides. Ça commence déjà. Voilà." Elle parle aussi de ces policiers "qui sont allés aider des familles dans un incendie" - cela s’est déroulé samedi à Stains, en Seine-Saint-Denis -, et "qui se sont fait caillasser en sortant. Ce sont des choses aberrantes qui n’ont pas lieu d’être. Les forces de l’ordre sont là pour protéger, aider et on les agresse à ce moment-là !" 


Son compagnon n’est pas découragé, non. Enfin, "ça dépend des jours". "Parfois, c’est de la frustration, parfois un peu de découragement, parfois de la colère, parfois de l’espoir." Son mari, dit-elle, n’a pas peur. Elle si. Elle le dit simplement. "Certains jours sont plus faciles à vivre que d’autres, selon ce qu’on entend comme évènement à la télé ou à la radio... Dès qu’on entend une sirène, on pense à un attentat, on va vérifier sur Twitter, des réflexes assez compliqués à gérer au quotidien. Certains jours, c’est assez pesant, la lourdeur, toutes les heures sup', les horaires un peu bizarres..." Mais elle fait avec. Et une chose reste sûre : "Je suis très, très fière de ce qu’il fait, il ne pourrait pas faire autre chose." D'ailleurs, derrière elle, une Marseillaise se lance. Elle tourne les talons pour rejoindre les autres : "Aux armes citoyens, Formez vos bataillons", résonne devant les caméras de télé.

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