Macron au Vatican : les catholiques français séduits mais un peu méfiants à l'égard du président

DÉCRYPTAGE - Le chef de l’Etat se rend mardi à Rome, rencontrer le pape François. Un nouveau geste-symbole en direction des catholiques, depuis le discours aux Bernardins, en avril. Opération séduction ? Est- que cela marche ?

Des grands sourires, des mains tendues. C’est sûr, il sait être séduisant, Emmanuel Macron. Diablement sympathique et attirant. Et ce d’autant que depuis le début de son mandat le président de la République multiplie les mains tendues aux catholiques. Après le discours des Bernardins, en avril où Macron avait appelé à "réparer le lien brisé entre l’Eglise et l’Etat", il est mardi à Rome, en visite au pape François. Il doit recevoir le titre de chanoine d’honneur, distinction à laquelle les présidents ont droit, mais que certains, comme Hollande ou Mitterrand, avaient décliné. 

Le discours des Bernardins m’a vraiment interpelléLouise Bamsaris, jeune catholique

Il parle leur langue, s’adresse à eux les yeux dans les yeux... Macron draguerait-il lourdement les catholiques ? Louise Basmaris, catholique d’une trentaine d’année, qui travaille dans la fonction publique, et se décrit comme plutôt "éloignée de la politique politicienne" a été séduite par les premiers mots doux du président. "Le discours des Bernardins m’a vraiment interpellée", raconte-t-elle. "Pour la première fois, un président s’exprimait directement à l’Eglise de France, il a reconnu tout ce qu’elle faisait en terme d’action sociale, il parlait de renouer un dialogue, en vérité, c’est-à-dire en transparence", raconte-t-elle. Elle a trouvé ça "extrêmement positif", et même "courageux", "assez gonflé, dans un contexte qui ne va pas vers ça". Car pour elle, Emmanuel Macron, en s’adressant aux catholiques, réinvente une "laïcité intelligente",  "dans le pur esprit de la loi de 1905, qui proclame la liberté de conscience"  et "le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public". 


Sur la forme, donc, Louise est séduite et la visite au pape ne fait que conforter cet espoir, comme elle l’exprime dans une tribune parue dans La Croix ce lundi. Sur le fond, elle le reconnaît, c’est moins clair. "Pour le côté symbole, Macron semble avoir tout bon. Mais dans la réalité pratique, je suis plus sur un point d’interrogation. On peut se dire que c’est une action de politique politicienne, qui tend à rassembler autant que possible. On attend tous de voir."

On est vraiment sur un mouvement de balancierJean-Marie Dumont, journaliste et membre de CathoVoice

"C’est bien que le président de la République puisse exprimer que le catholicisme fasse partie de la société française, sans être injonctif", avance de son côté Paul de Guigné, secrétaire général des AFC, associations familiales catholiques, qui salue cette visite au pape, "bonne à prendre". Lui aussi est plutôt séduit a priori. "On a été très contents de la réception qu’il a accordé aux Bernardins. On a été assez impressionnés par son attention", indique-t-il, se rappelant que les rapports avec le prédécesseur Hollande étaient "peut-être plus difficiles, il paraissait beaucoup moins libre vis-à-vis de la culture catholique".  Il reste, tout de même, méfiant. "On n’est pas tout à fait dupes, il doit faire cela avec tout le monde... " Car au-delà des symboles, les AFC ont un gros point de vigilance : les enjeux de bioéthiques. Et pour l’instant, "c’est très flou, très ambigu. On attends des concrétisations."


Séduits a priori par les belles manières de Macron à leur égard, mais diablement prudents vis-à-vis d’un président qui a eu le talent de rester très flou sur des questions qui leur tiennent à cœur, notamment sur les enjeux de bioéthiques, comme le débat sur le PMA ou la fin de vie. Voilà comment pourraient être résumés la position des catholiques - même si le monde catholique est loin d’être monolithique -,  face au président Macron.  "On est vraiment sur un mouvement de balancier, d’une double attitude", analyse Jean-Marie Dumont, journaliste spécialisé sur les questions religieuses au sein de l’hebdomadaire Famille Chrétienne, et membre de CathoVoice, une association de laïcs chrétiens. "D’un côté, les catholiques sont contents que le président aille à Rome voir le pape, c’est dans la tradition, et c’est quelque chose qui est marquant. Une rencontre entre deux chefs d’Etat, c’est une manière de montrer le respect du chef de la France à l’égard du Saint Siège et du monde catholique, c’est un symbole fort."

Le souvenir d'un Sarko en train d'envoyer des textos

De l’autre,  donc, beaucoup de prudence, de méfiance. "On ne peut pas s’empêcher de se poser des questions : 'Pourquoi Macron, qui n’était pas un grand catholique pratiquant se met à encenser l’Eglise catholique ?'" Car Macron est par essence un bon communicant, et, c’est sûr, mardi à Rome, les images seront belles. "Emmanuel Macron a en plus l’habilité de ne pas faire de discours, le contenu ne pourra donc pas être commenté comme c’était le cas aux Bernardins", analyse Jean-Marie Dumont. "Là, il y va juste avec des gestes. Pour la communication d’aujourd’hui, les télévisions en temps réel, c’est l’idéal. Le président qui va voir le pape, ça va faire de bonnes photos, Macron n’a absolument rien à perdre là-dessus."


De cette rencontre ultramédiatisée, il n’y aurait pas grand-chose à attendre pour les catholiques. "Pour Emmanuel Macron, c'est une première rencontre avec le pape, ils vont faire connaissance, sachant que le pape reçoit des chefs d’Etat chaque semaine. Des communiqués vont tomber des deux côtés et être assez évasifs... " Pour le journaliste, la rencontre sera réussie si Macron s’en tient à la plus grande sobriété, alors que traîne encore dans les mémoires le souvenir d’un président Sarkozy, consultant brièvement ses SMS alors qu'il était reçu par Benoît XVI : "Les catholiques attendent de Macron une forme de respect, de silence, de dignité, quelqu’un qui se taise. Si déjà il est correct dans le protocole, qu’il y a un respect des symboles, de la foi, de l’intériorité, s’il respecte cette dimension spirituelle en se taisant et en disant peu de choses ce sera déjà pas mal !"

En vidéo

Emmanuel Macron devant l'Eglise catholique

Le potentiel clivage autour de la loi de bioéthique

Dans la manière, Macron saura sans doute faire. Mais rien ne dit que la lune de miel peut durer. Car se profile en effet un projet de loi sur la bioéthique, qui peut s’avérer explosif. "C’est un projet très important, qui peut réveiller l'opposition des catholiques telle qu'elle s'est manifestée lors de la loi Taubira", analyse Jean-Marie Dumont. Un thème devrait polariser cette opposition : l’insertion, dans le projet de loi de bioéthique, de l'extension de la PMA à des couples de femmes, promesse de campagne du candidat Macron. 


Les catholiques d’aujourd’hui, et leur hiérarchie, ne sont pas prêts à céder sur cette question. "On sent qu’au sein de l’Eglise catholique, qui s’est énormément mobilisée sur les Etats généraux de la bioéthique, qu’il y a quelque chose qui couve. Il y a eu un agacement très, très fort lors du mariage pour tous, qui a contaminé toute l’Eglise, et aujourd’hui, on sent qu'un certain nombre de catholiques sont dans les starting blocks", analyse Jean-Marie Dumont. "On voit à travers les nominations d’évêques, comme celui de Paris, de Nanterre, que ce sont des gens très fermes sur ces sujets qui montent, et qui disent 'nous ne lâcherons pas". Sur le terrain, se propage aussi une mobilisation, discrète mais très forte. "Dans l’ensemble des diocèses, on voit une mobilisation inédite dans l’histoire de France, sur les questions de bioéthiques", insiste Jean-Marie Dumont. Les relations conflictuelles avec François Hollande, l’impression d’un mépris ou d’une provocation, ont en effet marqué, hérissé. De cela, Macron en serait bien conscient, et pourrait tenter, en accumulant les symboles et les éléments de communication, de diviser, pour ne pas avoir de "front commun".


 Reste une question : est-il si important pour Macron de rallier les catholiques ? Jean-Marie Dumont en est convaincu. Oui, c'est important. "Pas forcément en terme de force numérique, mais en terme de symbole." Car, pour lui, les catholiques restent une "composante clé de la France" : "A chaque élection on le voit, tout le monde vient les chercher. Cela reste la conscience de ce pays, la conscience de la France, et quand ils parlent, quand bien même cela suscite des réactions critiques, leur voix porte en profondeur et personne ne reste indifférent."

Tout savoir sur

Tout savoir sur

La présidence Macron

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter