Mai 68, ces lieux méconnus ou insolites qui ont basculé dans l’autogestion (1/5) : aujourd’hui, la commune de Nantes

Mai 68, ces lieux méconnus ou insolites qui ont basculé dans l’autogestion (1/5) : aujourd’hui, la commune de Nantes

L' HISTOIRE - A Nantes, le 24 mai 1968, un comité central s’installe à la mairie de Nantes, et gère la ville pendant une dizaine de jours. Un épisode méconnu de l’histoire, rappelé surtout aujourd'hui par les milieux anarchistes.

Le fait n’est pas tellement connu. Aujourd’hui, il est mentionné sur quelques sites anarchistes ou libertaires, ou des pages d’histoire de la Bretagne. Pendant 15 jours, en Mai 1968, à Nantes, a siégé un comité central de grève, qui a régenté la Ville, en siégeant à la mairie. Pour vous raconter cet épisode méconnu, LCI fait un petit saut dans l’histoire, avec Christian Bougeard-Depierre, historien et auteur de "Les années 68 en Bretagne, les mutations d’une société 1962-1981".


Dans l’Ouest, les mouvements ont démarré bien avant le mois de mai : un an avant, même. Car en 1967, ça gronde déjà à Nantes. Le 6 mai 1967, un groupe d’étudiants libertaires, prend en main l’AGEN (Association générale des étudiants nantais) et lance un mouvement dur : occupation des facs de lettres, des cités universitaires, slogans anarchistes, manifestations débridées, piquets de grève... la contestation est en marche. 

Gigantesques manifestations

Car le climat est déjà tendu sur d’autres fronts : paysan, d’abord – des manifestations très violentes ont lieu en 1964. Une très grande manifestation départementale rassemble 70 000 personnes sur le thème "La Loire-Atlantique veut vivre". Mais aussi ouvrier. Car si la France connait les fameuses 'Trente Glorieuses', des menaces pèsent sur l’emploi :  les chantiers navals de Nantes et Saint-Nazaire, la métallurgie sont particulièrement inquiets. Partout, ça gronde. "Nantes a pour particularité d’avoir un mouvement ouvrier  très en contact avec le syndicalisme agricole, lui-même très fort. Cela crée en Loire-Atlantique une situation un peu particulière de convergence et de mobilisation très forte", analyse Christian Bougeard. 


Ces mouvements se cristallisent lors d'une gigantesque manifestation, le 8 mai 1968. Avant les événements parisiens, dans l’Ouest, et à Nantes, les étudiants se joignent aux ouvriers et paysans pour dire que "L’Ouest veut vivre". A Nantes, environ 20.000 personnes se retrouvent, ouvriers, syndicalistes ouvriers, étudiants, lycéens. "C’est une très forte mobilisation liée à des événements régionaux, qui n’ont rien à voir au départ avec les événements parisiens", analyse Christian Bougeard. "Mais la première Nuit des barricades, le 10 mai à Paris, est l’accélérateur. Les syndicats appellent à la grève le 13 mai. Elle est massivement suivie à Nantes." Et dans la cité des ducs, le soir-même, un petit groupe de jeunes essaie d’investir la préfecture. Ils dressent les premières barricades nantaises, jettent des pierres. "En face, ils ont un préfet très dur et très conservateur, qui ne comprend pas bien ce qu’il passe", indique Christian Bougeard. "Il a reconnu plus tard qu’il avait voulu faire tirer sur les manifestants, que cela avait été refusé par le ministère de l’Intérieur. Les choses auraient pu très mal tourner."

A partir de là, les choses s'accélèrent. Le lendemain, le 14 mai, les ouvriers de Sud Aviation, votent le début de la grève dans leur usine à Bouguenais. Ce sont les premiers en France. Ils séquestrent le patron et une dizaine de cadres, pendant une quinzaine de jours. "Le mouvement va se généraliser, car il n’y a pas de reprise en main du pouvoir politique. A partir du 18-20 mai, la grève et les occupations se généralisent, partout en Bretagne et Loire-Atlantique." A Nantes, très vite, tous les secteurs d’activité sont bloqués. Mais aussi Saint-Nazaire, Rennes, Brest. Le pays est paralysé. 


Arrive le 24 mai, et un nouvel appel  à manifestation, pour les agriculteurs. "A Nantes, les photos d’époque montrent un rassemblement très impressionnant. Les agriculteurs ont investi la ville avec les tracteurs et les charrues, soutenus par les lycéens, étudiants, et ouvriers."  La manifestation a convergé vers la place Royale, au nom hautement symbolique. Un nom qu’il faut donc changer. "Ils débaptisent la place. Ils installent d’abord une pancarte, brandi pendant la manifestation, sur lequel est écrit "place au peuple", qu’ils changent ensuite en "place du peuple"". Tout se passe plutôt calmement. Sauf que le soir, à nouveau, la ville s’embrase. A nouveau, quelques dizaines de jeunes, ouvriers ou étudiants, attaquent la préfecture. Ils dressent des barricades sur le cours des 50-Otages, et les émeutes et affrontements avec les CRS se succèdent toute la nuit. "C'est tout à fait tout à fait comparable à ce qu’il s’est passé au quartier latin", analyse l'historien. "Un petit noyau anarchiste, très actif à Nantes, veut entrer dans la préfecture. Le préfet est dépassé, terré dans ses bureaux. Les employés sont en grève", raconte Christian Bougeard. "Ce soir-là, un certain nombre de syndicalistes, parmi lesquels la CGT, la CFDT, et l’Unef, décident de créer une Comité central de grève." Il s’installe à la mairie,  le maire de centre-droit laisse faire et tente des appels au calme. Le Comité va, pendant une dizaine de jours, gérer la ville. 

Cette structure a été appelée par la suite la "Commune de Nantes". Une appellation que l’historien invite à nuancer. "Cela fait le parallèle avec la Commune de Paris de 1871, mais ce n’est pas tout à fait pareil. A Paris, il y avait un pouvoir politique, un gouvernement, et des élus. A Nantes, c'est un mouvement très neuf. Ils sont allés assez loin dans l’autogestion, et ont géré la ville pendant 10 jours. Il y avait un vrai pouvoir syndical, local, mais pas vraiment de pouvoir politique, à l’inverse de la Commune de Paris. On peut considérer que c’est un embryon de pouvoir populaire." 


Le Comité central se met au travail, s’occupe de ravitailler la ville, en établissant le contact avec les campagnes voisines et les paysans favorables au mouvement, qui livrent en produits frais. On distribue des bons, comme pour l’essence, car les raffineries sont occupées par les grévistes. Le Comité central tente aussi d’enrayer la flambée des prix dans les commerces, avec le risque d’inflation et de marché noir. Certains magasins, accusés d’avoir trop fait monter leur prix, sont fermés. "En cela, il y a eu une vraie gestion de la ville", estime l’historien. Le tout se double d’une effervescence joyeuse : "Tous les soirs, des grévistes, étudiants, vont dans les quartiers populaires, pour discuter avec les gens, refaire le monde, l’idée est de s’ouvrir, d’aller en direction des gens. On fait la fête, il y a des bals improvisés, tout le monde se parle. Pour tous ceux qui ont vécu ça, c’est une période exceptionnelle."


Sauf que, petit à petit, comme dans le reste de la France, les choses vont rentrer dans l’ordre, chacun reprendre sa place. A la mairie de Nantes, les employés reprennent leur poste, le Comité central évacue les lieux et va s’installer dans des locaux syndicaux. A Nantes, deux phénomènes enterrent peu à peu l’épisode : "Il y a d’une part une réaction des forces de droite très forte", explique Christian Bougeard. "Dans l’Ouest et à Nantes, une grande manifestation de soutien au général de Gaulle, est ainsi organisée par les comités de défense de la République, rassemblant la droite, mais aussi une partie de l’extrême-droite." Et à droite aussi, la mobilisation est forte : 20.000 personnes  défilent. De l’autre côté, la reprise du travail va être longue et difficile dans les usines, la grève va durer jusqu’au 10-15 juin, les gens trouvent que les accord de Grenelle ne vont pas assez loin, et, en face, le patronat n’est pas toujours prêt à les appliquer. Mais comme partout, cela se termine par l’élection législative du 23 et 30 juin. En Loire-Atlantique, cap à droite. Seul un député de gauche est réélu. Clôturant ainsi l’histoire de la Commune de Nantes. 

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