Mai 68, ces lieux qui ont basculé dans l’autogestion (2/5) : aujourd’hui, l’Atelier populaire des Beaux-Arts

L'HISTOIRE - En mai 1968, l’école qui formait l’élite des architectes français est occupée. En son sein, des étudiants et artistes se mettent à fabriquer des affiches, à cadences industrielles, qui déferlent sur tout Paris. Certaines, aujourd'hui encore, sont des icônes.

Tout le pays était en grève, et eux travaillaient sans relâche. Les slogans extraordinaires, les affiches inventives qui ont fleuri dans les rues et sur les murs, c’est eux : les étudiants et artistes des Beaux-Arts. Pour le cinquantenaire de Mai 68, l’exposition Images en lutte retrace cette page de l’histoire. L’occasion pour LCI de se replonger dans ce bouillonnement créatif.


Au début, l’école des Beaux-Arts suit, gentiment, le mouvement. Le 8 mai, est ainsi formé un comité de grève qui déclare sa solidarité avec le mouvement étudiant. Mais c’est au lendemain de la grande mobilisation du 13 mai, que tout bascule. Le 14 mai, des artistes et d'anciens élèves reviennent sur place, investissent les lieux. Une assemblée générale vote le principe de l’occupation de l’école. Et rebaptise l’école 'Atelier populaire des Beaux-Arts'. Et se dote de plusieurs objectifs, ambitieux : réorganiser le système éducatif, établir un lien avec les grévistes ouvriers et utiliser l'art comme un outil de propagande. D’un côté, ceux qui pensent, parlent, et débattent : des commissions sont créées, chacune chargée de plancher sur différents sujets : la sélection sociale, le contenu de l’enseignement ou encore le rôle que la société attend des intellectuels. D’autres préfèrent refaire le monde en agissant. 

Des milliers d'affiches chaque jour

Dans un entretien au magazine Matériaux pour l'histoire de notre temps, paru en 1988, Gérard Fromanger, un artiste plasticien qui a participé à l’Atelier populaire, raconte l’histoire de la première affiche, une lithographie, qui consiste en trois mots, et une lettre : "Usine-Université-Union" : "L’idée était de la vendre, pour le compte des grévistes", raconte-t-il. Une fois tirée, "l’idée était de l’apporter dans une galerie amie pour la vendre. Mais on n’a pas fait 10 mètres dans la rue, les étudiants les ont arrachées et les ont collées sur les murs eux-mêmes. Et nous avons compris : évidemment, c’était ça l’idée, c’est à ça qu’il faut que ça serve !" Cette première affiche a été tirée à 300 exemplaires. Car la lithographie est une technique d’impression qui prend du temps et ne permet que des tirages limités. 


Comment éclabousser Paris à plus grande échelle ? La solution est fournie par un autre artiste, le peintre et sculpteur Guy de Rougemont, qui vient un soir assister à une AG, et propose une technique apprise à New-York : la sérigraphie, plus simple et plus rapide, à l'aide d'une sorte de pochoir, et d’une raclette pour passer l’encre. Il lève la main, propose son idée... et est nommé responsable de l’atelier. La production d’affiches passe alors en mode industriel. A terme, entre 2 et 3000 affiches sortent des ateliers chaque jour. Et Gérard Fromanger rigole encore de ce moyen de production si discret : "A la fin, quand les CRS ont envahi l’école, ils ont cherché partout les machines offset, pendant que les types partaient tranquillement avec des cadres de sérigraphie sous le bras." 

"Appel pressant aux tartineurs expérimentés !"

Alors oui, nous sommes aux Beaux-Arts, en pleine révolution artistique. Et pourtant, tout est cadré, très organisé. Comme on peut d'ailleurs le lire sur le compte-rendu d’une AG des "grévistes de l’ex-ENSA" : "Nous défendons notre école. Depuis que nous l’occupons, nous l’avons protégée contre tous les saboteurs : les locaux sont propres, le matériel que nous utilisons est entretenu, les réserves artistiques sont gardées", écrivent les grévistes. Le mouvement est structuré, comme le détaille un document d’organisation de la grève, qui décrit les différentes instances : un Comité de grève, un service d’ordre qui "assure nuit et jours la sécurité et l’entretien des locaux (s’il n’y a pas 80 inscrits en permanence, la grève n’est plus effective)", un service d’intendance : pharmacien, compatibilité  -"le fric provient de collectes à l’école et dans la rue" -, précise le document, un poste de ravitaillement  - "le buffet fonctionne de 23 h à 6 h, appel pressant aux tartineurs expérimentés", précise encore la feuille de route. Sont également mis sur pied un comité d’information et un standard, "fonctionnant à toute heure". Et enfin, un poste "affiches et litho".

La vie de ces Ateliers populaires tournent autour de ces affiches qui sortent nuit et jour des locaux. Une motion votée en AG le 21 mai, précise que "l’affiche est une expression d’une orientation. Toutes les affiches sorties des Beaux-Arts sous la responsabilité du comité de grève sont contrôlées entièrement par lui." Et en effet, une AG a lieu chaque jour, souvent le soir, vers 19h.  Très sérieuse, elle dure une heure, une heure et demi. Parfois y assistent dix personnes, parfois 300. Des militants, parfois les artistes, qui sourient des grands débats politiques, parfois houleux, qui s’y tiennent. "Ils théorisaient, ils se battaient entre eux, se rappelle Guy de Rougemont en 2008 dans Le Monde. "C'était génial. Tous les projets étaient alignés sur des cordes à linge et on discutait les mots d'ordre". Et en effet, chaque projet d’affiche est discuté et soumis au vote de l’assemblée. Le dessin ou le slogan sont parfois validé tout de suite, à main levée. D’autres fois, les discussions durent des heures.  


Chaque affiche est, par contre, anonyme. Cela fait partie de la morale : ne pas savoir qui les a faites. Elles sont souvent siglées d’un tampon, "Atelier populaire".  Car ici, le collectif règne. D’ailleurs, le texte placardé à l’entrée est là pour prévenir :  "Travailler dans l'atelier populaire, c'est soutenir concrètement le grand mouvement des travailleurs en grève qui occupent leurs usines contre le gouvernement gaulliste anti-populaire. En mettant toutes ses capacités au service de la lutte des travailleurs, chacun dans cet atelier travaille pour lui, car il s'ouvre par la pratique au pouvoir éducateur des masses populaires".  Une fois l’affiche votée et approuvée, elle part au tirage. Des équipes sont à pied d’œuvre, jour et nuit. Plusieurs salles de fabrication sont créées, dans lesquelles tournent constamment entre deux et dix équipes. 

L'école en ébullition jour et nuit

Entre tout ça, c’est un fourmillement, ouvert sur le monde. Dans les murs de l’école, un va et vient incessant : à l’entrée, deux personnes reçoivent ceux qui viennent donner un coup de main. Certains viennent voir, restent quelques jours. Sont aussi accueillis des délégations des autres luttes, cheminots, ouvriers de chez Renault, petit personnel des hôpitaux, qui viennent, le soir à l’AG, parler de leur combat, et demander des affiches. Certains ont des idées, proposent leur croquis. Gérard Fromanger se souvient avec humour que "comme existait le fantasme total de l’ouvriérisme, du moment que c’était un ouvrier qui dessinait, son dessin était génial, et parfois même pris tel quel." La solidarité fait le reste : des amis sérigrapheurs apportent de l’encre, des ouvriers du livre apportent d’immenses rouleaux de papiers, dans lequel les artistes taillent. Gérard Fromanger se souvient même "d’un industriel des travaux publics qui trouvait ça tellement formidable, qu’il nous avait rempli une baignoire d’essence. Un boulanger nous apportait 30 baguettes tous les jours." 


Si les AG sont très sérieuses, la vie à l’Atelier populaire est effervescente, stimulante, amusante même. Les artistes et militants font des tours de garde, dorment dans les coins. Le service d'ordre se charge de sécuriser le site, face à des assauts de groupes d'extrême-droite. Toute la journée, des comités d’étudiants, de lycéens viennent faire la queue pour récupérer un petit stock d’affiches, même les leaders étudiants de la Sorbonne viennent regarder cette activité, fascinés et un peu intimidés. "On ne voulait plus quitter l’école, on y dormait, on y vivait jour et nuit. Il y avait au fond ce rapport direct avec le public, le peuple, les étudiants, les ouvriers, les militants. C’était très gratifiant, tout le pays était en grève sauf nous ! Nous n’avons jamais autant travaillé de notre vie !"

Et les Ateliers inondent Paris de leurs images. Elles sont toutes marquées par un même style de visuel, du sans doute à la technique de la sérigraphie, mais aussi à ce style collectif, qui, petit à petit, se peaufine : absence de dégradé, monochromie, esthétique simple. Certaines ne sont parfois que du texte, rappelant les graffitis qui fleurissent sur les murs de la capitale. 

C’est le 28 juin, à l’aube, que l’Atelier se termine, avec le débarquement des forces de l’ordre. La légende veut que les participants aient été prévenus par un policier amateur d’art.  la dernière affiche éditée par l’Atelier populaire n’a pas pu être imprimée aux Beaux-Arts quai Malaquais, mais au local du PSU, où deux artistes, Gérard Fromanger et Merri Jolivet ont emporté le matériel. La dernière affiche dit : "La police s'affiche aux Beaux-Arts, les Beaux-Arts affichent dans la rue."


> Exposition "Images en lutte", Beaux-Arts de Paris, quai Malaquais, jusqu'au 20 mai 2018.

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