Mai 68 en cinq Unes (1/5) : le 3 mai, le jour où le journal "L'Huma" est passé à côté de la révolte étudiante

ARCHIVES - A l'occasion des 50 ans de Mai 1968, LCI s'intéresse aux Unes de presse emblématiques de l'époque, à travers cinq grandes dates qui ont marqué les événements. Le 3 mai, jour de révolte à la Sorbonne, le quotidien communiste L'Humanité publie un virulent édito de Georges Marchais contre "les groupuscules gauchistes" menés par Daniel Cohn-Bendit. Pourquoi tant de haine ?

Le 3 mai 1968, le quartier latin s'embrase pour la première fois. La fermeture, la veille, de la faculté de lettres de Nanterre en raison des risques d'affrontements entre l'extrême gauche et l'extrême droite, a conduit les "Enragés" du Mouvement du 22 mars à l'université de la Sorbonne, en plein Paris. Les protestataires, parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, entendaient y organiser un "débat" mais le recteur Jean Roche a appelé la police pour les en déloger par la force et fermer la faculté. Ce premier embrasement de Mai 68 se solde par de violents affrontements, plus de 500 arrestations, et 481 blessés, dont 200 policiers.


C'est le jour, précisément, qu'a choisi L'Humanité, le grand quotidien du Parti communiste français tirant à plus de 200.000 exemplaires à l'époque, pour publier en Une un violent pamphlet contre... ces mouvements étudiants. La plume de cet édito titré "De faux révolutionnaires à démasquer" est un certain Georges Marchais, futur secrétaire général du PCF, mais à cette date, numéro 2 du parti, et surtout affecté depuis deux ans à la lutte contre les mouvements "gauchistes", selon le vocabulaire communiste de l'époque. 

"Faux révolutionnaires"

Le texte de Georges Marchais occupe une petite place en bas de la Une de L'Huma et se poursuit dans les pages intérieures. Le journal a préféré faire ses gros titres avec l'instauration de la quatrième semaine de congés payés et la guerre au Vietnam. 

La tribune fustige ces "groupuscules gauchistes" qui "s'agitent" depuis plusieurs semaines à la faculté de Nanterre, ces "faux révolutionnaires" qui, "objectivement, servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes", et ces "révolutionnaires", "des fils de bourgeois qui rapidement mettront en veilleuse leur flamme révolutionnaire pour aller diriger les entreprises de papa"... Au passage, Georges Marchais s'en prend au meneur, qu'il nomme "l'anarchiste allemand Cohn-Bendit". Une formule très ambiguë qui poussera, la semaine suivante, des milliers de manifestants à scander, en signe de soutien, "nous sommes tous des juifs allemands". L'ultime signal d'un divorce entre le PCF et le mouvement naissant. 


Le PCF contre la mobilisation des jeunes ? Cela peut surprendre aujourd'hui. Mais à l'époque, cette réaction n'a rien d'un coup d'éclat. "Cet article n'était pas une initiative de Georges Marchais, mais du bureau politique qui s'était tenu le 30 avril", raconte à LCI l'historien Roger Martelli, ancien membre de la direction du PCF dans les années 1980, et qui publie le 3 mai prochain Communistes en 1968. Le grand malentendu (Les Editions sociales). Coincé depuis plusieurs années entre l'URSS post-stalinienne de Krouchtchev, la chine de Mao Zedong, le printemps de Prague en train de se jouer et la concurrence grandissante des mouvances célébrant la lutte armée version Che Guevara, le PCF, resté sur la logique des grèves de 1936, partisan de la mobilisation des masses ouvrières, est sur la défensive. "En 1968, il considère que son principal ennemi est à gauche", explique Roger Martelli. "Pour lui, le Mouvement du 22 mars à Nanterre constitue un danger considérable."

Déconnexion

Voilà en réalité de longues semaines que la direction du PCF est focalisée sur le mouvement libertaire de Nanterre. Le 28 mars, comme le souligne Roger Martelli dans son ouvrage à paraître, la cellule du PCF au sein de la faculté dénonçait déjà ces "groupuscules provocateurs" et "condamnait" leurs méthodes. Le 23 avril, le secrétariat du PCF jugeait impératif de "dénoncer plus systématiquement dans notre presse les groupuscules gauchistes". 


Si Georges Marchais n'a fait que rappeler cette position, le choix de publier ce texte le 3 mai, jour de l'insurrection étudiante, point de départ de Mai 68, est resté dans les annales. A la décharge de L'Huma, aucun titre de presse édité ce 3 mai n'a réellement vu ce qui était en train de se jouer avec la fermeture, la veille, de la faculté de Nanterre. Le Parisien libéré publie un dossier mettant en garde contre l'invasion des termites dans la capitale ; Le Monde s'intéresse à l'avenir du Marché commun européen ; France Soir publie une grande photo du couple Pompidou en déplacement officiel ; tous les journaux se passionnent pour la première greffe cardiaque du professeur Cabrol, plutôt que pour les premiers soubresauts de la jeunesse. 


La violence de cette tribune est à la mesure du rétropédalage que va accomplir le PCF. Constatant, éberluée, l'ampleur du mouvement qui jette dans la rue, le 6 mai, des milliers de manifestants, sa direction prend conscience bien vite que "cette position le met en marge du mouvement", note Roger Martelli. Le 7 mai, le bureau politique ciblera "le pouvoir gaulliste" et lancera ses organisations de jeunesse. Le mouvement ouvrier, un peu plus tard, le renforcera. "Le PCF a été décontenancé par le mouvement étudiant", résume Roger Martelli. "Il n'a pas compris ce qu'il se passait de nouveau dans la société française. Pour autant, cela ne l'a pas mis hors jeu dans le système politique et auprès des catégories populaires." Il faudra tout de même avaler quelques pilules amères. Comme de manifester, le 13 mai 1968, jour de la plus importante grève générale depuis le Front populaire, non pas en tête de cortège, mais derrière ces "gauchistes" tant détestés. "A l'avenir, s'efforcer d'éviter une telle situation", grincera, le lendemain, une note du bureau politique. 


>> Notre prochain article de la série "Mai 68 en cinq Unes" (2/5) : le 6 mai, la presse découvre les pavés et la "guérilla urbaine"

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