Mai 68 en cinq Unes (3/5) : le 10 mai, une "nuit des barricades" aux accents révolutionnaires

Société
ARCHIVES - Durant la nuit du 10 au 11 mai 1968, l'insurrection étudiante atteint son paroxysme avec l'édification d'une soixantaine de barricades près du jardin du Luxembourg. Malgré le romantisme révolutionnaire du moment, c'est surtout le bilan humain, avec ses très nombreux blessés, qui frappera les journalistes présents.

Elles sont apparues à plusieurs reprises depuis le début de la semaine. Mais en cette nuit enflammée du vendredi 10 au samedi 11 mai, le mot d'ordre se diffuse parmi les manifestants : on érige des "barricades". 


Après une manifestation relativement calme dans l'après-midi du vendredi, lycéens et étudiants, bloqués par les forces de l'ordre qui veulent empêcher qu'ils ne passent la Seine pour rejoindre les Champs-Elysées, ont fini par remonter en début de soirée le boulevard Saint-Germain jusqu'au jardin du Luxembourg. C'est là, pendant qu'une délégation emmenée par Daniel Cohn-Bendit négocie en vain avec le recteur de la Sorbonne pour demander, notamment, la réouverture de la faculté, que va se cristalliser, tard dans la soirée, le plus fort de l'insurrection étudiante. Les journaux rendent compte de cette escalade entre le samedi et le lundi qui suit, jour de grève générale. 

Barricades en série

Voilà une semaine que la presse relate les dizaines de milliers de manifestants, l'arrachage de pavés et de grilles d'arbres, les voitures retournées, les incendies de chantier, les gaz lacrymogènes et les coups de matraque. Mais ce soir-là, la contestation prend une autre ampleur : les étudiants, cloisonnés par les forces de l'ordre dans le quartier latin, se passent le mot d'ordre : "Occuper le quartier coûte que coûte", relate Le Monde dans son édition du week-end. 

Le quotidien du soir, qui s'en prend au mutisme du ministre de l'Education, Alain Peyrefitte, précise qu'il n'a pas été question dans un premier temps de "barricades". Vers 21h15 pourtant, la première d'entre elles est érigée rue Le Goff. Le Monde indique que l'initiative fait tâche d'huile. Pour faire face à la police, une soixantaine de barricades seront montées dans le quartier, "donnant l'image d'un camp retranché". C'est du haut de l'une d'elles que Daniel Cohn-Bendit prendra d'ailleurs la parole, ce soir-là, devant les manifestants. 


La symbolique est forte : en France, la barricade est révolutionnaire. "A partir du moment où les premières ont été dressées, cela a cristallisé des fantasmes et des résurgences imaginaires", explique à LCI l'historienne Danielle Tartakowsky, spécialiste des mouvements sociaux. "La barricade n'est pas seulement un terme technique. C'était la Commune étudiante" [en référence à la Commune de 1870, NDLR]. Cette spécialiste de Mai-68 fait le distinguo entre les "barrages" des premiers jours qui visaient avant tout à mettre "des obstacles" sur le trajet de la police, et ces "barricades" qui, dans la nuit du 10 au 11, marquent "la volonté de marquer un territoire", à savoir le quartier latin investi par les forces de l'ordre. 

"Nuit lamentable"

Mais loin du romantisme révolutionnaire, ce que les journaux vont retenir est le bilan humain de cette soirée. L'échec de la négociation avec le recteur, peu après 1 heure du matin, a ouvert la voie aux violents affrontements avec la police. Il faudra plusieurs heures à cette dernière pour faire tomber péniblement chacune des barricades jusqu'à l'aube. Le bilan est de 367 blessés, dont 4 étudiants et 10 policiers dans un état grave, 460 interpellations et 188 voitures dégradées. "Une semaine d'agitation n'a pas désarmé les passions. Elle n'a fait que renforcer la contestation et multiplier les risques", constate Le Figaro, qui va jusqu'à s'interroger sur l'efficacité de la répression policière. 

"Nuit dramatique au quartier latin", titre Le Monde, qui incrimine en partie les atermoiements du gouvernement, qui acceptera pourtant samedi, en signe d'apaisement, de rouvrir l'université. "Les dramatiques émeutes de la nuit ont fait des centaines de blessés", annonce France Soir, parlant de "nuit tragique" et de "désolation", tandis que Paris Presse évoque "une nuit lamentable" où l'on a "vu des choses que l'on n'avait jamais vues à Paris". 

Si certains journaux comme Le Parisien libéré s'en prennent aux insurgés en titrant, le 11 mai, sur ces "160000 étudiants" qui "attendent impatiemment la fin des manifestations" organisées par "les agitateurs et les provocateurs", cette "nuit des barricades" a plutôt suscité le soutien de la population de Paris, dont certains habitants fournissaient vivres et boissons aux étudiants. 


Aussi, au lendemain de cette nuit de violences, la presse de gauche cible plus que jamais le pouvoir. Combat dénonce "l'infamie" de cette "nuit de répression féroce au quartier latin", tandis que L'Humanité, qui veut rallier les ouvriers au combat de la jeunesse, crie "Halte à la répression" et appelle à la poursuite du mouvement. Le message sera entendu. Le lundi 13 mai, la mobilisation sociale va brutalement s'étendre au monde du travail. A l'appel des syndicats, la France connaîtra sa plus grande grève générale depuis le Front populaire. 


>> Notre prochaine article de la série "Mai 68 en cinq Unes" (4/5) : le 13 mai, la France s'arrête et les facs refont le monde

>> Notre précédent article (2/5) : le 6 mai, la presse découvre les pavés et la "guérilla urbaine"

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