Héritage de Mai 68 : "Chacun peut s'en bricoler un bout... même Emmanuel Macron"

ANNIVERSAIRE - 50 ans après les événements qui ont secoué la France, les souvenirs de ce soulèvement se sont en partie noyés dans un roman national où les héros de l’époque ont renié, à des degrés divers, leurs engagements de l’époque. Ce qui ne signifie pas que le souvenir de Mai-68 ait cessé d'exister et que les revendications de l'époque ne soient pas d'actualité... y compris chez des héritiers moins attendus.

Si l'héritage de Mai 68 est difficile à percevoir, ce n'est pas un hasard. Multiple, divers, difficilement perceptible... il a fait son chemin dans la société le long de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle, mais aussi dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu, comme le remarque le sociologue et politiste Erik Neveu, professeur à Sciences-po Rennes et coordinateur, avec Christelle Dormoy-Rajaramanan et Boris Gobille, du recueil de témoignages "Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu".

LCI : Où se trouve, cinquante ans après, l’héritage de Mai-68 ?

Erik Neveu : Ça peut sembler bête à dire, mais l’héritage de Mai-68, ce sont d’abord… les soixante-huitards. Il existe une idée reçue selon laquelle le gros d’entre eux a très bien réussi socialement, tourné casaque et oublié ses engagements de jeunesse, mais ce n'est pas la tendance principale. Dans le cadre d'une recherche en cours, j'ai fait une soixantaine d’entretiens avec d'anciens soixante-huitards. Et j'ai pu observer, chez la majorité, une continuité d'engagement. Par exemple, 30 d’entre eux avaient eu un engagement syndical jusqu’à leur départ en retraite, parfois avec des responsabilités. C’est remarquable, quand on sait que le taux de syndicalisation en France n'est même pas de 10%. Un des rêves, pas toujours vain, de beaucoup de soixante-huitards était de ne pas totalement dissocier leurs engagements militants et leur vie professionnelle. Certains de ceux qui avaient un peu d’autonomie dans leur travail ont été des entrepreneurs de micro-changements sociaux. Ils s'en sont servis pour inventer des relations de travail moins verticales, moins hiérarchiques, ont redéfini des modes de fonctionnement dans les relations professionnelles. Je pense aussi à quelqu'un, à la fois d'extrême gauche et écolo qui, après avoir passé un concours de la fonction publique territoriale, va réussir à créer un conservatoire de la flore régionale. A son départ en retraite, il aura initié la création d'un réseau de conservatoires de ce genre, dans la plupart des régions françaises.

Pour être un traître, il faut être riche

LCI : Pourtant, lorsque l'on évoque Mai 68, on parle moins de ces derniers que des "têtes d'affiche". Pourquoi ?

Erik Neveu : Le problème, c'est qu'on refait l'histoire de Mai 68 à partir des personnages vedettes de "Génération", le livre de Hervé Hamon et Patrick Rotman. Un livre respectable, avec un travail d’enquête, mais qui a eu des effets catastrophiques et a induit un processus de consécration médiatique, qui ont consisté à dire que les gens importants de Mai 68 étaient ceux-là et personne d’autre. Et parmi eux, on retrouve des gens, intellectuels en vue dans les organisations gauchistes des années 60 ou 70, qui n’ont eu d’autre choix, pour continuer à avoir un rôle de prophète et être invité dans les médias, en dépit du dépérissement de leurs organisations, de dire à quel point leurs engagements de jeunesse étaient mortifères. C’est le cas de personnes comme Glucksmann, Kouchner ou même Cohn-Bendit, qui ont mis de côté leurs combats, ce dernier devenant paradoxalement un chantre du macronisme. Pour un certain nombre – je pense à des intellectuels du groupe Gauche Prolétarienne –, d'avoir été souvent les plus sectaires, aveugles et moins lucides de l'extrême gauche, ils vont paradoxalement tirer une rente viagère qui consiste à dénoncer les errements de l'engagement ou le fait que toute idée de changement radical de société mènerait au goulag. Mais si je voulais faire formule, je dirais que pour être un "traître", il faut être très riche. Une des caractéristiques de ceux qui vont apparaître dans les médias jusqu'à la fin de leurs jours comme les interprètes ou les exorcistes du "mauvais esprit de mai", c'est que ce sont aussi des gens qui avaient beaucoup plus de ressources intellectuelles, culturelles, matérielles, que la moyenne des soixante-huitards. Ils ont gravité autour d’institutions d’élite tels que Normale Sup, côtoyant des penseurs de premier rang comme Sartre, Althusser... Ils ont ainsi acquis une grande estime d’eux-mêmes et la conviction qu’ils étaient des gens importants. Celui ou celle qui était le petit responsable, l'activiste d'un mouvement à Saint-Brieuc ou à Romorantin, ne sera jamais en position d'être un papillon attiré par les sunlights, parce qu'on ne lui demandera rien. Pourtant, eux aussi ont pris l’ascenseur social, ont acquis des savoirs-faire grâce à Mai-68 : coordonner des actions, prendre la parole en public face à des gens socialement plus élevés qu’eux. Et ils en ont retiré une estime de soi supplémentaire. Mais ce n’était pas que confortable : pour beaucoup, cela signifiait d’être arrachés au monde de leurs parents et avoir le sentiment de le trahir. Un dilemme que décrit très bien l’écrivaine Annie Ernaux, fille d’ouvriers devenue professeure puis autrice reconnue, qui se demande comment tenir les bouts entre ce qu’elle est devenue et ce qu’elle ne sera plus.

Mai-68 a donné lieu à des retours de bâtons

LCI : Quel message de Mai-68 vous semble avoir le plus porté ?

Erik Neveu : Ce qui revient le plus dans les entretiens, c’est une certaine émancipation féminine. On ne peut pas dire que la domination masculine a disparu, mais je pense que c'est une des choses qui a le plus spectaculairement changé. Pas seulement grâce à Mai-68, mais parce que la période a agi comme un déclic. L’accès à la pilule contraceptive (en 1967, ndlr) a par exemple bouleversé les rapports de sexe et de genre. Si le féminisme émerge en partie grâce à Mai-68, c’est aussi parce qu’il se construit contre certaine de ses dimensions, notamment le machisme qui existait dans les organisations contestataires, où les femmes connaissaient des difficultés pour exister. L’ensemble a engendré des changements graduellement irréversibles dans les rapports entre les femmes et les hommes. Si on regarde rétrospectivement ce que pouvait être l'ordre sexuel et genré... On ne vivait pas ensemble à l'époque ! Les filles étaient avec les filles, devaient porter des blouses, les garçons étaient entre eux. Il y a donc un effet de libération absolument extraordinaire.

LCI : Cette vague progressiste n’a-t-elle pas été accompagnée de mouvements de réaction ?

Erik Neveu : Tout mouvement social qui gagne quelque chose engendre des contre-mouvements de ceux qui n’y trouvent pas leur compte. L’effet de libération lié à Mai 68 a donc donné lieu à des retours de bâton. La caricature, c'est l'intervention de Nicolas Sarkozy qui souhaitait solder son héritage, la crise de l’autorité des parents et des professeurs, les enfants qui n'ont plus le goût de l'effort, etc. Et qui serait un “héritage catastrophique” de la redéfinition des rapports de genres ou entre générations. Mais il y a plus subtil, avec un discours décliniste tenu par des gens plutôt conservateurs et de droite. Je pense à une journaliste du Figaro, Agathe Fourgnaud, écrivaine d’une série de livres dont l'un des grands thèmes d'angoisse renvoie à l’influence néfaste des soixante-huitards sur la génération suivante avec leur instabilité conjugale, leurs divorces, etc. Emerge aussi l'idée que la "hausse" supposée de l'homosexualité trouve son origine dans une indétermination entre le masculin et le féminin, et qui serait liée à cet héritage. Ce genre d'idées circule plus que les discours de Sarkozy, à travers des pages de psychologie à trois sous dans les magazines, des gens invités dans des talk-shows... Cela ne veut pas dire que l'augmentation des divorces ne pose pas de problème de fonctionnement des familles, mais je ne suis pas sûr que la cause de leur hausse soit seulement 68.

LCI : Mai-68 est un mouvement qui se caractérise par sa violence. Estimez-vous que cela a changé depuis ?

Erik Neveu : En 68, la violence dont font preuve les étudiants en particulier, au moins jusqu'au début du mois de juin, leur est favorable. D’autant qu’il y a une forme de violence sans discernement de la police qui, dans les premiers jours de mai, matraque n'importe qui sur les trottoirs du quartier latin, ce dont les médias se font l'écho. Ils récoltent aussi le respect du monde ouvrier en osant se confronter à la police, ce qui casse l’image de fils ou fille à papa qu’ils pouvaient avoir. Mais il y a aussi en 68 des formes d'auto-limitation de la violence, aussi bien chez les policiers que les manifestants. Le seul moment où ça dérape très fort, c'est à Sochaux, où deux ouvriers sont tués par balles et à Lyon, où un commissaire fait une crise cardiaque parce qu'un camion lui arrivait dessus, ce qu'on peut relier aussi au conflit. Aujourd'hui, c’est très différent. On l'a vu le 1er mai dernier ou pendant les manifestations contre la loi El Khomri : des fractions de la jeunesse sont présentes par centaines, équipées, pour en découdre avec la police. Ce qui pose question : qu'est-ce qui fait que des centaines de gens sont désormais prêtes à se battre alors que ce n'était pas le cas auparavant ? Dans les années 60, il y a le sentiment, peut-être illusoire, qu’on pouvait, grâce à l’action collective, changer le monde, faire reculer le pouvoir. Les inégalités s’étaient resserrées, et chacun avait bénéficié d’une amélioration des conditions de vie, hausse des salaires, 4e semaine de congés payés, accès à la culture. Aujourd’hui, le sentiment qui prédomine est plutôt celui d’une précarité accrue et d’une aggravation de ces conditions de vie. S’ajoute à cela le fait que, sur des revendications proprement sociales, il n'y a pas eu de grandes victoires de la rue depuis… le retrait du CPE de Villepin ? Cela fait donc émerger le sentiment qu'être gentil, manifester poliment ne sert à rien et favorise la tentation de la violence.

LCI : Cette violence suscite-t-elle plus de répugnance ?

Erik Neveu : Il y a sûrement une hostilité dominante, d'autant plus qu'il y a des modes de couverture médiatique qui l’hystérisent complètement : on ne parle pas ou peu du nombre de gens qui manifestent ni des raisons pour lesquelles ils le font, au profit quasi exclusif des images de baston. Quant au rejet de la violence dans l’opinion publique, oui elle est récusée… mais avec un nuancier. Elle fait horreur contre les personnes, mais si un sondage mesurait l’émotion face à la casse des vitrines d'une banque ou d'un McDonald, je ne suis pas certain que la dénonciation soit si prégnante que ça. Ceux qu’on désigne comme casseurs sont d’ailleurs souvent sélectifs. A Rennes, la casse lors des manifestations contre la loi Travail visait d’abord les banques et les agences d'intérim.

Un monde du travail à bouleverser

LCI : Mai-68 n’est pas qu’un mouvement étudiant. Comment a-t-il vécu par ailleurs ?

Erik Neveu : Les récits les plus répétés mettent l'accent sur un mouvement parisien, gauchiste, étudiant. Il l’a été, mais on en oublie le "tout petit détail" qui s'appelle "7 ou 8 millions de grévistes", ce qui, à ce moment-là, doit être la plus grande grève ouvrière de l'histoire de l'humanité. Un mouvement qui obtient des résultats et va promouvoir, pour un certain nombre d'années, des formes de combativité, de conflictualité sociale, relativement élevées, jusqu'au milieu des années 70. Cet héritage, la CFDT sera la seule organisation importante à le revendiquer et à le diffuser dans le monde ouvrier. En réclamant par exemple des augmentations de salaire variables selon les revenus des gens, pour resserrer les inégalités, là où la CGT demandait les mêmes hausses, quel que soit le niveau de salaire. On promeut l’auto-gestion, la remise en cause des traditions de gauche étatistes, verticales, qui voient les militants comme des petits soldats. Dans cette vision plus horizontale, le militant devient, comme le dit Pierre Rosanvallon, un entrepreneur social, dont on valorise la créativité, l’innovation. Dans ce cadre-là, c’est le contrat négocié et non plus la loi qui prime. Pourquoi pas ? Cela séduit. Mais est-ce toujours favorable aux salariés, dans une société française où, comme aujourd’hui, les syndicats disparaissent des entreprises, et avec eux, les capacités de négociation avec les directions d’entreprise ? Parmi mes interlocuteurs, ceux qui ont tenté de définir des modes de production plus horizontaux n’ont pu le faire que dans des mondes sociaux "mous" : politique de la ville, éducation, économie sociale et solidaire, culture… Ce que Bourdieu appelait "la main gauche de l'Etat", par opposition au secteur régalien, qui sont des mondes sociaux "durs". De fait, si vous réussissez le concours de la magistrature ou que vous êtes policier, c’est beaucoup plus dur de "secouer le cocotier".

LCI : Pourquoi l’héritage de Mai-68 est-il si difficile à définir ?

Erik Neveu : Parce qu’il y a une foule de micro-héritages. Parce qu'au fond, les générations postérieures en héritent sans en avoir vraiment conscience. Mais on ne peut pas faire un plan en trois parties pour le résumer. Et puis, il y a sans doute un héritage plus ou moins fantasmatique sur ce qu'on dit de Mai 68. Il y a quinze ans, Kristin Ross évoquait dans son livre "Les vies posthumes de mai 68" les processus de momification de la mémoire, de mise en concurrence des Mai 68, où chacun peut bricoler son petit héritage en choisissant dans la carte ce qui lui plaît. Par exemple, Emmanuel Macron aurait très bien pu faire une célébration de Mai 68 qui aurait consisté à dire : "Je suis l'héritier légitime de Mai 68, parce que c'était un mouvement de refus des partis traditionnels et de la vie politique telle qu'elle était codifiée, comme moi." Il aurait aussi pu revendiquer un certain héritage néolibéral, que Régis Debray avait formalisé ainsi, dès 1978 : "Ils (les soixante-huitards) voulaient faire une révolution à la russe. Et tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est donner une petite poussette au capitalisme poussiéreux pour l’obliger à se moderniser et à se décoincer." Le monde de l’entreprise a en effet tiré des leçons de Mai 68, en se réorganisant après s’être rendu compte que les salariés pouvaient être plus efficaces en étant plus autonomes. De nouvelles politiques managériales, donnant plus d’autonomie au salarié, ou lui faisant croire qu’il en avait plus, ont ainsi obtenu des travailleurs des modes d’investissement presque militants dans leur tâche.

LCI : 50 ans après Mai 68, existe-t-il de nouvelles utopies ?

Erik Neveu : A l'époque, on croyait pouvoir suivre des modèles concurrents : le socialisme, l'autogestion. Mais comme l’explique Jean-Pierre Le Goff quand il parle de "l’héritage impossible", tout ce discours marxiste, un peu semelle de plomb, est aujourd’hui disqualifié ou désuet. Aujourd'hui, il y a cette idée de rejeter le néolibéralisme. Mais au fond, hormis une prise de conscience des enjeux écologiques qui ne se traduit pas dans les faits, y a-t-il une vision très claire de l'autre modèle de société qu'on voudrait ? C'est un des aspects du problème, au fond, parce que le changement politique suppose de savoir où on va, d’avoir ce que Bourdieu appelait des "utopies réalistes". Et leur absence fait que le mouvement actuel a dû mal à se décanter.

Mai 68 par celles et ceux qui l'ont vécu, par Christelle Dormoy-Rajraman, Boris Gobille et Erik Neveu, aux éditions de l'Atelier.

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Mai 68, 50 ans après

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