Mais pourquoi les soignants font-ils toujours le buzz sur Internet ?

Mais pourquoi les soignants font-ils toujours le buzz sur Internet ?
SOCIÉTÉ

DÉCRYPTAGE - À chaque vidéo publiée sur Internet, le personnel soignant des hôpitaux français fait parler de lui... avec humour. Chaque fois, les partages se comptent par dizaines de milliers, voire par millions. Un sociologue spécialiste des réseaux sociaux livre son expertise sur les raisons de ce succès.

Depuis plusieurs mois, ils sont nombreux à faire le buzz. Via les réseaux sociaux, les infirmiers et internes des hôpitaux français se font entendre. Conditions de travail, rémunérations, relations avec les patients, ces sujets sont souvent évoqués avec humour et dérision, mais expriment un profond mal-être. Que ce soit à la vidéo ou à l'écrit, les tribunes trouvent toujours écho auprès des internautes. La rédaction de LCI a voulu comprendre pourquoi.

 Il y a d’abord eu, en septembre dernier, le récit de cette jeune infirmière toulousaine. Sa vidéo, dans laquelle elle décrivait avec humour son quotidien aux urgences, a été vue près d’un million de fois sur Facebook.

Trois mois plus tard, un jeune interne en orthopédie faisait aussi parler de lui grâce à son remake de la mini-série de Canal +, "Bref". Dans cette vidéo très rythmée, l’étudiant racontait son quotidien difficile à l’hôpital de Brest. Également publiée sur Facebook, elle a été vue 600.000 fois.

En janvier dernier, une jeune interne aux urgences interpellait la minstre de la Santé, Marisol Touraine, à propos de la grippe sur ce même réseau social. Une tribune qui approche les 12 millions de vues.

Mercredi dernier enfin, une infirmière adressait une lettre ouverte à François Fillon sur la page Facebook de l’AP-HP : Santé Indignée. "Je suis infirmière depuis plus de 12 ans et j'ai reçu la paie de janvier hier. Je travaille 12 heures et comme j'ai fait 3 week-ends et 10 nuits en décembre, je touche 1 745 euros nets d'impôts. On est très loin des sommes à 6 ou 7 chiffres dont j'entends parler à la télé depuis une semaine", fustige-t-elle. Son message a été partagé près de 80.000 fois sur le réseau social, provoquant de nombreuses réactions de compassion.

"La vocation de la profession chahutée"

D'après Stéphane Hugon, sociologue spécialisé dans les réseaux sociaux, la multitude de ces appels à l’aide provient tout d'abord d’un malaise professionnel. Les conditions d’accueil se dégradent, le personnel soignant est débordé quand de plus en plus de services doivent fermer leurs portes, faute de budget. Selon lui, cette crise prendrait sa source d’un modèle brisé : celui d’une éthique du soin.

"Dans notre culture judéo-chrétienne, prendre soin de l’autre est ancré dans nos traditions", explique-t-il. Mais alors que le modèle français et sa sécurité sociale représentaient une fierté nationale depuis l’après-guerre, il a petit à petit été troublé, à partir des années 90, par le désengagement de l’État. "L’idée que le bien-être peut provenir d’une structure étatique est ébranlée […] et cela provoque un déséquilibre. La vocation de la profession est chahutée". Selon le chercheur au Centre d’Étude sur l’Actuel et le quotidien à la Sorbonne, les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de "reconstituer un rapport à l’autre" dans un milieu qui perd racine.

Le dialogue social semble d’autre part "inaudible, brisé", entre les salariés et les hauts dirigeants. Pour Stéphane Hugon, "on assiste à une crise du modèle de représentation". Les syndicats sont de moins en moins influents et la communication par les réseaux sociaux donne "le sentiment que les revendications sont enfin écoutées".

"Un réflexe infantile"

Si ces messages trouvent autant d’écho, cela provient avant tout de l’imaginaire collectif. "Lorsque l’on dit "infirmier", on imagine souvent une infirmière, une femme", rapporte le sociologue. "Que ce soit à tort ou à raison, les infirmières ont souvent une relation parent-enfant avec leurs patients", poursuit-il. Et logiquement, ces patients, ces Français, réagissent avec compassion au malaise de "la mère", de la "protectrice". "C’est un réflexe infantile", explique Stéphane Hugon.

L’identification à ces appels à l’aide est aussi très forte. "Mon mari et moi sommes fonctionnaires tous les deux et on tire la langue pour pouvoir payer toutes nos factures ... dégoûtée de voir que l'État se fout de nous tous", lit-on par exemple en commentaire à la lettre ouverte d’une infirmière à François Fillon. "Souffrir ensemble, ça rassure", conclut le spécialiste.

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