Mamoudou Gassama, Arnaud Beltrame : ça veut dire quoi, être un héros en 2018 ?

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FOCUS - Après avoir sauvé un jeune enfant d'une chute fatale, samedi 26 mai, Mamoudou Gassama a été propulsé au rang de "héros" national, rejoignant ainsi le colonel Arnaud Beltrame, qui s'était substitué à une jeune femme lors de la prise d'otage du supermarché de Trèbes. Nous republions à cette occasion notre article sur la signification du mot "héros" en 2018.

D'une escalade d'immeuble digne des meilleurs cascadeurs, salvatrice, puisqu'elle a sauvé la vie d'un enfant de 4 ans qui s'accrochait à la rambarde d'un balcon, Mamoudou Gamassa, jeune Malien sans-papiers, a fait son entrée dans l'imagerie collective. Dans un contexte bien différent, celui que les médias nationaux et étrangers ont surnommé "spiderman" rejoint ainsi Arnaud Beltrame, lieutenant-colonel de gendarmerie, assassiné par Radoune Lakdim, le terroriste et preneur d'otages du Super U de Trèbes, après s'être substitué à une caissière retenue prisonnière. 

Gamassa, Beltrame ou Bathily, cet employé de supermarché qui avait sauvé la vie de plusieurs clients de l'HyperCacher... autant de figures en effet saluées par un mot : "héros". Lourd de signification et de symbole – en grec, cela signifiait "demi-dieu" - ce mot s’applique aujourd’hui aussi bien à Martin Fourcade, sportif et "héros des JO de Pyeongchang", qu’aux personnages fictifs des derniers films de la franchise Marvel, en passant, donc, par ce gendarme tombé dans l’exercice de son métier et enfin, cet anonyme qui a sauvé la vie d'un enfant. En 2018, ça veut dire quoi exactement, être un héros ?

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Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, enseignant et spécialiste de l'histoire militaire, fait un premier constat auprès de LCI : "Les héros, on n'en parlait plus depuis un moment. Pourtant, ils existent toujours. J'en ai connu un certain nombre en opérations, au combat. Ce sont des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires au péril de leur vie. Des gens qui affrontent un danger extrême pour quelque chose de supérieur à eux, en ayant pleinement conscience du risque."

"S'il n'y a pas de risque, il n'y a pas de héros" précise Michel Goya. Il poursuit : "Quand on pénètre dans ce que j’appelle une 'zone de mort' - là où la mort peut être reçue ou donnée - on est transformé. Le stress intense et la peur transforment les gens, même physiquement. Des fois, des comportements sont vus comme héroïques alors qu’ils sont inconscients, mus par l’adrénaline." Pour gagner l'écusson de "héros", même encore en 2018, il faut donc s'exposer au danger, au péril mortel. Dans cette optique, exit les Zidane et autres champions olympiques qui, en général, sont à peu près certains de retrouver leurs proches après le match, en un seul morceau. Mais faut-il pour autant avoir perdu la vie, pour être un vrai héros ? 

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Boris Cyrulnik sur le mot "héros"

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Une rencontre entre l'acte et le besoin d'une figure héroïque

Sur ce point, l'ancien militaire est catégorique : "Non, bien sûr. Mais il y a une confusion sur fond de chrétienté, avec la notion de sacrifice." Le psychiatre Boris Cyrulnik, interrogé par David Pujadas sur LCI lundi 26 mars, partage d'ailleurs cette analyse : "Arnaud Beltrame est mort pour nous sauver, il est mort de manière christique" a-t-il précisé. 

Car en fait, ce qui fait le héros aujourd'hui, c'est surtout une rencontre. "Une rencontre entre l'acte lui-même, d'une part, et le besoin d'ériger un modèle, d'autre part" nous explique Michel Goya. Là encore, Boris Cyrulnik ne dit pas autre chose : "Beaucoup d’hommes ou de femmes ont des comportements héroïques dont on ne parle jamais ; ils ne seront jamais des héros. En revanche, cet homme, en se sacrifiant, va engendrer une foule de récits, de livres, de réflexions, donc on va lui donner ce statut de héros, qui est sa place. (...) Avoir besoin de héros, c'est un signe de faiblesse, c'est qu'on a besoin de quelqu'un qui va nous réparer." 

Les héros ont déserté les esprits et les images- Michel Goya

"Nous réparer", nous rassurer, nous réunir... comme au lendemain d'un attentat qui s'est produit sur le sol français, donc. Car par ailleurs, si des actes héroïques sont accomplis par des soldats loin de nos frontières, il y a fort à parier que nous n'en entendrons jamais parler. La loi de la proximité, cruelle pour les héros sans nom, est implacable. "Des gens qui prenaient des risques, j'en ai connus sur des théâtres d'opérations à l'étranger" reprend Michel Goya. "En 2008, dix soldats sont morts en Afghanistan le même jour. Mais personne n'a entendu parler du sergent qui était au milieu de l'embuscade et qui a sauvé ses hommes." Il conclut : "Pendant la guerre, les combattants extraordinaires étaient reconnus. Ils existent toujours, mais loin, ils ont déserté les esprits et les images." L'histoire du gendarme Beltrame est là aussi pour le rappeler.

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