Manif contre la "haine anti-flic" : "Sous le casque, il y a un être humain"

SOCIÉTÉ

PAS CONTENTS - A l'appel de plusieurs syndicats, environ un millier de policiers se sont rassemblés place de la République, mercredi, à midi, pour protester contre la "haine anti-flic", qu'ils ressentent dans les dernières manifestations contre la loi Travail. Autour d'eux, presque autant de gendarmes chargés de leur sécurité. Et des contre-manifestants qui n'avaient pas vaiment envie de dialoguer. Reportage.

A quoi reconnaît-on une manif de flic ? Peut-être, d'abord, au fait que tout est ultra-sécurisé. Le métro, déjà, annonce la couleur : toute la place de la République, et sa station, est fermée, ce mercredi, de midi à 14 heures. Aucun accès en sous-sol, pas plus par la voie publique : des fourgons et des rangées de gendarmes mobiles bloquent les allées, et empêchent badauds ou curieux de passer.

En cause, l'appel à manifester lancé par plusieurs syndicats de policiers, "contre la haine anti-flic". Du coup, impression curieuse, une fois passée la première barrière de CRS : une grande place vide, entourée de barricades, protégeant des manifestants soigneusement retranchés. Provoc', de la part des policiers, de lancer une manifestation sur le lieu même des rassemblements anti-loi Travail ? "Pas du tout, c'est une fausse polémique", répond Christophe Ragondet, délégué Alliance du Val de Marne, qui nous fait passer les barrières. "On fait ça place de la République parce qu'en ce moment, c'est là que ça se passe. On aurait pu prendre Nation, mais le message n'est pas le même." Il rappelle en effet que Nuit Debout n'investit la place qu'à partir de 15 heures. Ils ne se marchent pas sur les pieds, donc... 

"Les violences, c'est comme une mayonnaise"

Quant au reste du message, il est clair, martelé par tous les policiers croisés : "On a eu 300 policiers blessés en quelques semaines", indique Romain. "On arrive à un moment où les forces policières s'inquiètent de cela. D'autant que les violences, c'est un peu comme une mayonnaise : si on laisse faire, ça monte crescendo. Alors il y a du mobilier urbain, des commerces, mais physiquement, ce sont nos collègues qui sont attaqués."

Le physique, mais aussi le mental, est touché : "Sous le casque, il y a un être humain", indique plus loin Christophe. "On n'est pas des Robocop. Ce sentiment de haine qu'on sent partout, c'est dur à encaisser. Nous, la police, ne faisons qu'essayer de restaurer l'ordre. On a été formé pour ça, c'est dans notre ADN. On ne cherche pas la violence, on répond à des actes de malveillance. "

Ce sentiment "anti-flic" n'est pourtant pas nouveau. Il est même l'apanage traditionnel des mouvements de jeunes. Mais, de l'avis de tous, cette détestation du CRS, qui était "complètement redescendue après mes attentats", repart à bloc. Plus loin, Nicolas, lui aussi, dit "'ramasser' depuis un bout de temps" : "Il y a un vrai malaise. Ca use les gens, cette haine. L'autre fois dans une manif', je me suis fait insulter par un type d'une quarantaine d'années, qui me demandait à propos du Bataclan : 'Vous étiez où bande d'assassins, sales bâtards ?' Les gens mélangent tout." Au point de constater que "des jeunes qui ont deux, trois années de boutique, sont complètement démotivés."

Une voiture incendiée

Après, pas question pour eux de généraliser, "contrairement à  ceux d'en face" : " On sait qu'on a toujours le soutien d'une grande partie de la population , mais une petite minorité nous déteste. Ce sont des petits groupes d'ultra-gauche, on a des soucis avec eux dans les manifs."

Donc sur la place, les policiers se rassemblent, en civil. La sono pète, les drapeaux sont de sortie. Ambiance, détente. Mais sur les côtés, les collègues rigolent moins. Parce que ça a tendance à chauffer. Notamment au niveau du boulevard Magenta. Là, ils sont 200, peut-être 300, plutôt jeunes et pour certains énervés, à défier les rangées de CRS. "Tout le monde déteste la police", "Rémi (Fraisse, ndlr) on l'oublie pas on pardonne pas", "Flics, porcs, assassins". Visiblement, le message contre la haine anti-flic de la police ne passe pas. Mais pas du tout. Car comme à chaque fois, l'ambiance est tendue. Des manifestants ventrus qui passent, avec leur drapeau, se font huer. "Non mais t'as vu les caricatures ! Fachos ! Ouhouuuu !" Derrière les slogans, quelques heurts s'échangent, peut-être chauffées par la présence de caméras de journalistes qui rappliquent vite fait.

Et soudain, le ton monte, les policiers avancent, lancent des lacrymo, et une centaine de jeunes part au galop vers le quai de Valmy, là où, aux alentour de 12h30, une voiture de police a été incendiée par un cocktail Molotov, ses deux occupants ayant été, auparavant, sortis de force du véhicule.

Sur la place de la République, loin de tout ça, le mouvement grossit. Tranquillement, quand même. A vue de nez, ils sont un petit millier. "Et encore, c'est à tout casser", souffle un journaliste. "Il y a 19 000 policiers à Paris, alors là, ça n'est vraiment rien !" . Sur la scène, commencent à défiler les délégués syndicaux. Qui chauffent les troupes, dénoncent cette "haine anti-flic. Une vidéo "sur ce que vivent les collègues au quotidien" est diffusée sur écran géant. Y défilent des voiture en feu, des casseurs en action, des policiers blessés. Mais qui finit comme une pub pour les forces de l'ordre, rappelant que 35 000 personnes se sont engagées cette années pour être gardien de la paix.

Le FN s'en mêle

Dans la foule de République, il n'y a pas que les anonymes. Les politiques ont vu là l'aubaine. Et si de nombreux politiques de droite on affiché leur soutien sur les réseaux sociaux , sur place, les députés frontistes, Marion maréchal Le Pen et Gilbert Collard, ont fait acte de présence. "Oh là, là… ", souffle un policier. "C'est sûr qu'il va y avoir récupération." D'autres ne se posent pas la question et posent, tout sourire, aux côtés des deux élus d'extrême droite..

Sur les bas-côtés, les manifestants qui restent se sont un peu calmés. De toute façon, on leur a collé les camions de gendarmerie mobile sous le nez, alors ça devient dur de bouger. Mais les slogans fusent : "Ca vous dérange pas qu'il y ait Marion le Pen à votre manifestation ?" La jeunesse emmerde le Front National". Un policier glisse : "Non mais là c'est vraiment plus calme. Là ca va c'est des gentils. Ils ont de la voix, mais ça va."

Mais au milieu de la place, les policiers ne les entendent pas. Au micro, les responsables syndicaux s'enchaînent, chauffent les participants. Avant une Marseillaise, et la dispersion. "Le moment est historique ! Les syndicats ont réussi à se rassembler autour d'une idée forte, le soutien aux policiers !", clame un dirigeant. Avant de donner le coup d'envoi. Et un message en direction des casseurs : "Eux cassent, eux hurlent, eux pillent, eux attaquent les banques ! Nous, soyons dignes, calmes." La thérapie de groupe aura duré une heure et demi... Pas sûr, toutefois, que cela suffise à apaiser les esprits. Selon une information de francetv info révélée ce mercredi, 29 enquêtes sont en cours à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) à propos de possibles violences policières commises lors des manifestations contre la loi Travail.

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