Manif' du 1er-Mai à Paris : entre "black blocs" et syndicats, la bataille pour la tête de cortège

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REPORTAGE - À l'appel de la CGT, se tenait ce lundi la traditionnelle manifestation du 1er mai. Sous haute sécurité. Car des groupes autonomes avaient appelé à faire vivre "une journée en enfer" aux forces de l'ordre.

Avant, à une manif' du 1er mai, se tenaient en tête de cortège les syndicats et leurs banderoles. Derrière, les leaders, avec leurs prises de parole, menant les troupes, droits pour la photo. Les choses changent. La tête de cortège est disputée. Revendiquée par d'autres. Et la tradition remise en question. Alors oui, ils étaient bien là, ce mardi après-midi, les chars des syndicats, sagement alignés, au départ de la place de la Bastille. Avec la traditionnelle bande-son, qui balance entre Manu Chao et Trust. Avec les tracts, les affiches colorées. Avec les odeurs de saucisse grillées.  


Mais les "habitués" se sont fait doubler. Marre de la tradition ? Ce sont d'abord les collectifs de sans-papier qui ont remonté le boulevard, et sont venus s'installer au pied du pont d'Austerlitz, devant le cortège. Mais ce sont surtout, des jeunes vêtus de noir, cagoulés, équipés de casques, qui petit à petit, ont envahi le pont. D'abord une dizaine, puis quelques centaines. Au point d'être, selon les forces de l'ordre qui parle alors de "black blocs", environ 1.200 au plus fort de la manifestation. Ils se nomment "autonomes", "anticapitalistes" ou "antifascistes". Ils prônent l"interlutte". Et ont une technique de déploiement redoutablement efficace. Ils arrivent parfois en civil, par petits groupes anodins. Et sortent les tenues des sacs à dos, les masques, mis les capuches. Et le pont coloré se teinte en noir.

Il y a quelques jours, sur les réseaux sociaux, ils avaient appelés à faire "vivre une journée en enfer au pouvoir macronien". Ils sont bien là et tiennent à occuper les premières places. Ils déroulent leurs banderoles et prennent la pose, devant des dizaines de journalistes, qui mitraille. Les capuches, les banderoles noires, la photo est trop belle. Tout ça sans bouger, en silence. Pendant un long moment, ça flotte. Pas un bruit, médias et tête de cortège se faisant face. 

"Ils ne vont montrer que ça à la télé "

Autour d'eux, des manifestants regardent. L'air d'adouber. Ceux-là ont le visage découvert, mais sont méfiants, défiants envers les médias. Muets, même. "Une belle fin de manif, c'est l'émeute", se contente de dire un homme âgé, avant de montrer qu'il n’en dira pas plus. À côté, quatre étudiants déclinent aussi. Rigolards. "Ben non, demandez à quelqu'un d'autre. Et bon courage, hein !" Les médias n'ont pas bonne presse, sur ce pont d'Austerlitz revêtu de noir. Rien ne se passe, mais l'ambiance se tend. Car il y a les partisans et les énervés contre cette tête de cortège renouvelée. Une dame, la quarantaine brune, prend les gens à témoin : "C'est honteux ! Dégueulasse ! Pourquoi on ne voit pas les ouvriers ? Je viens de Bastille, ils sont là ! Et on ne les verra pas, ils ne vont montrer que ça à la télé !" 

Un homme la rembarre : "Oui, ils sont cagoulés, ils sont armés, et alors ? En face aussi, ils sont armés !" Un troisième entre dans la danse : "Mais pourquoi vous vous opposez les uns contre les autres ? On est là pour la même cause !" La quadragénaire n'entend rien : "Mais on connait les médias, et les grévistes on ne les verra pas, c'est honteux, absolument honteux ! "Et vite, la discussion tourne en rond : "Pourquoi ils ne sont pas à visage découvert ?" La convergence des luttes n'a pas lieu sur le pont. Pas avec la même méthode, en tout cas. Tout le monde se filme, se prend en photo. Les réseaux sociaux doivent chauffer. Guerre d’images. Mais ça ne plaît pas, non plus, sur le pont. "Oh les parasites, avec leur appareil photo, allez prendre les syndicats, il y a concours de merguez !", sort un homme, tendance anar' vieillissant. C'est sûr, ici, les centrales syndicales ne font pas l'unanimité. C'est comme ça depuis les manifestions contre la loi Travail : l'autorité traditionnelle est contestée. Et au lieu d'être en fin de cortège, les "autonomes" revendiquent désormais la tête.


Et puis, dans le cortège emmené par les "black blocs", quelques slogans sont scandés. Ça a crié  : "Cocktail molotov ! bazooka ! kalachnikov !", puis "grève générale !" ou encore "tout le monde déteste la police !". Des pétards éclatent. Signal de départ ? Les jeunes casqués sortent des fumigènes colorés, tapent dans les mains. Et le cortège s’ébranle. Derrière la tête, c'est plus calme. Mais toujours pas trace des syndicats. Des jeunes, beaucoup, visage découvert cette fois, avec les traditionnelles pancartes, "À l'assaut du ciel", signé Tolbiac. "La lutte paie plus que ton patron". Des parents. Quelques enfants. Une petite fille inquiète que rassure sa mère : "Tu sais, ce ne sont que des fumigènes, de la fumée". Tous les âges, en fait. Au loin, on entend la musique des chars syndicaux. Le défilé s'est élancé, mais eux sont toujours bloqués boulevard de la Bastille. Ils attendent. la manif' leur a échappé.

"Les forces de l'ordre ont laissé dégénérer, c’est organisé"

Car très vite, en tête, ça chauffe. Au sortir du pont, sur le rond-point du boulevard de l'Hôpital, des casseurs sortent du rang, cassent les abribus, panneaux publicitaires, le mobilier urbain, descellent les pavés. Les forces de l'ordre sont là, mais loin. Des rangées de CRS bloquent, à une centaine de mètres, les rues périphériques. Les manifestants deviennent badauds, qui regardent les choses se faire. Regardent ces deux jeunes en noir qui surgissent, et graffent un abribus. Une dame à chapeau et collier, élégante, très rive gauche, les interpellent : "Roooo, quand même !" L'abribus affiche désormais "C'est l'amour à la ZAD". Les jeunes cagoulés repartent. Surviennent deux autres jeunes, autre genre - dreadlocks et fleurs -, affiches anti-pub à la main. "Ah mince, on les colle où, pour pas masquer le tag ?" Respect des luttes oblige.

Mais un tout petit peu plus haut, ça s'emballe. Vraiment. Explosion sourde, bruit de vitres explosées, un Mac Do prend feu. Dans la foule, derrière, à la fois des applaudissements, des rires nerveux, entre paumés et épatés. "Ils ont fait la fête au Mac Do ?" Ah ouais, complètement explosé, le truc !" Les commerces le long du boulevard de l'Hôpital ont tiré le rideau de fer. Dans une brasserie, les clients se sont regroupés, debout, tout au fond. Ils regardent les jeunes taguer la vitre sous leur nez. 


Des lampadaires sont explosés, deux voitures brûlent, les vitres ne tiennent plus. Mais en fait, le cortège fait du surplace. D'autant qu'au loin, au bout du boulevard de l'Hôpital, des camions de CRS coupent la route. Et commencent à avancer, obligeant les manifestants à refluer vers le pont. Et le reste de la manif' ? On apprend que l'autre partie du cortège, la manifestation syndicale, a pris un autre itinéraire, pour accéder place d'Italie. Parce qu'ici, tout est quadrillé. Très vite, les manifestants sont pris dans une nasse. Les CRS avancent, jets de pavés et fumigènes contre lacrymo. Petit à petit, le boulevard se vide, le pont d'Austerlitz aussi. Les forces de l’ordre bloquent tout. Les manifestants pris entre deux sont désœuvrés. 

En vidéo

VIDEO - 1er-Mai sous tension à Paris : les images des dégâts après la manifestation

Il faut, donc, retourner vers place d'Italie. Il est 18h, les chars des syndicats commencent à arriver. "La lutte finale" a succédé Trust, ça sent la saucisse, il y a des animateurs au micro et les gros ballons colorés de la CGT et Solidaires. Elle est là, la traditionnelle ambiance de manif du 1er-Mai. Et comme toute bonne fin de manif', ça se regroupe sur rond-point, ça sort le verre de rouge dans un gobelet en plastique, ça papote, ça refait le monde, sur des senteurs de muguets. "Ça c'est très bien déroulé !", raconte un couple de retraités, badge CGT épinglé. Eux ont attendu plusieurs heures à Bastille, puis en ont eu marre. Et ont coupé pour aller direct à l’arrivée. Ils ont vécu leur manif', mais sont quand même énervés. Et reprennent un argumentaire déjà plusieurs fois entendu sur le trajet : "Oui, il y a une casse importante. Mais les forces de l'ordre ont laissé dégénérer, c'est voulu, organisé. On les connait les casseurs, pourquoi on ne les arrête pas avant ? J'ai demandé à un CRS pourquoi ils n'intervenaient pas. Il m'a dit ce sont les ordres." 

"Le 'black block' estime que la violence est utile"

Des ordres pour "fournir des images aux médias", estiment-ils, et oublier le fond du débat : "Stopper cette mécanique d'attaque du code du travail. C'est tout notre modèle social qu'on est en train de casser", s'emporte la dame retraitée. "On espère qu'il y aura une convergence des luttes. Le système de santé, le ferroviaire, l'éducation, la CSG, on est très en colère. On voit bien le climat général, ça peut exploser si on ne nous écoute pas !" 


À côté, un garçon écoute. Foulard au cou, l'air doux. "Moi je fais partie des 'black blocks'", dit-il. Et commence à raconter. "Vous savez, les 'black blocs', c'est pas une entité, c'est pas organisé, c'est un groupe tellement hétéroclite." La discussion s'engage, pont entre deux générations de manifestants. "Les cagoules, pour qu'on ne les reconnaisse pas. Parce que, d'une manière ou d'une autre, ils choisissent de se mettre en désobéissance, de franchir les limites. Et ce "cortège de tête" ne se reconnait plus dans les cortèges syndicaux." La dame argue : "Mais ça dessert les manifestants !" - "J'entends votre avis. Mais le 'black block' estime que la violence est utile, que cela sert une stratégie. Et dans ce 'cortège de tête', il y a une énergie !" Comme l'ancien monde et le nouveau qui s'affrontent, deux façons de vivre les manifestations.

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