Face à l'antisémitisme, faut-il rendre des versets du Coran obsolètes ? "Il faut changer de perception, pas de texte"

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INTERVIEW – Le manifeste contre le nouvel antisémitisme, publié dimanche dans Le Parisien, demande aux autorités musulmanes "de frapper d’obsolescence certains versets du Coran". Une proposition qui ne convainc pas Tareq Oubrou, imam à la mosquée de Bordeaux.

Il dénonce une "épuration ethnique à bas bruit" dans certains quartiers. Le manifeste "contre le nouvel antisémitisme", publié dimanche dans Le Parisien et signé par 300 personnalités, n’est évidemment pas passé inaperçu. Si l’antisémitisme perdure - voire s'intensifie - encore en France en 2018, c’est notamment en raison, selon ses auteurs, de l’aveuglement de la société française sur les causes de ce fléau. Ils déplorent que "la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’elle véhicule – (soit) considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale". Ils réclament ainsi "que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques".


Or, pour Tareq Oubrou, imam à la mosquée de Bordeaux, le mal ne provient pas du texte mais de l’interprétation qui en est faite. A ses yeux, un travail de pédagogie serait plus judicieux et pertinent pour lutter efficacement contre l’antisémitisme. 

LCI.fr : Que pensez-vous de cette tribune ?

Tareq Oubrou : Elle évoque un problème connu de tout le monde. L’antisémitisme qui se développe au sein d’une certaine population en France est à ce titre inquiétant. Faire ce constat est une chose, en apporter des réponses en est une autre.

LCI.fr : Etes-vous favorable au fait, comme le suggère la tribune, de frapper d’obsolescence "les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants" ?

Tareq Oubrou : Cette proposition suppose que l’antisémitisme attribué à l’islamisme trouve sa justification ontologique dans le Coran, ce qui est une erreur. Ceux qui sont antisémites le sont pour plusieurs raisons : l’exclusion, le sentiment d’être dominé, le complotisme qui gangrène toute la société et le conflit israélo-palestinien. Généralement, le texte devient prétexte. D'autant que dans les textes, on peut trouver tout et son contraire, tout simplement parce que le Coran a été révélé dans des circonstances particulières. C’était une époque émaillée de guerres, ce qui justifie cette variation des passages du Coran en réponse à des réalités circonstancielles. Même si l’on supprime les versets dont la lecture serait problématique, cela n’éradiquera pas l’antisémitisme si les personnes concernées ont la haine du juif. Il faut changer de perception, pas de texte.

LCI.fr : Comme l’affirme la tribune, estimez-vous que certaines banlieues françaises sont devenues des territoires où la sécurité des juifs est en danger ? Et si oui, comment en est-on arrivé là ?

Tareq Oubrou : Selon les statistiques, on a l’impression véritablement que les juifs ne peuvent pas résider dans des quartiers, c’est un constat. Le problème vient de l’introduction de la religion dans le conflit israélo-palestinien, qui oppose pourtant deux entités politiques. Cela entraîne une confusion nourrie par un sentiment d’injustice qu’éprouve un certain nombre de jeunes qui voient que la communauté juive de France est alliée systématiquement à la politique du gouvernement d’Israël. On demande aux musulmans de condamner le condamnable mais jamais les juifs ne condamnent les exactions commises au nom d’une politique. Du coup, certains jeunes rendent tous les juifs de France complices d’une politique d’un gouvernement. Et donc, par un mécanisme d’association, on passe d’une posture politique à une posture dogmatique et religieuse. C’est cela qui crée le conflit des religions.

LCI.fr : Que suggérez-vous pour y remédier ?

Tareq Oubrou : Face à l’antisémitisme, chacun doit assumer sa responsabilité : le politique, les médias, l’école et les imams également qui doivent faire un travail important par un procédé de théologie préventive afin d’éduquer nos enfants religieusement parlant. Nous avons face à nous des esprits vulnérables et pas assez cultivés en matière religieuse. Il faut prendre en compte cette psychologie sociale d’une certaine jeunesse perturbée. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, on ne parle là que d’une minorité dans une minorité. Tout ceci sont des explications mais bien évidemment, rien ne justifie l’antisémitisme, ni le terrorisme.

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