Médecine et bizutage : au-delà du folklore, une "violence qui ne veut plus rien dire"

SOCIÉTÉ

DECRYPTAGE - Alors qu'une enquête est ouverte par la procureure de Caen pour des faits de bizutage à l'UFR de Santé, nous avons tenté de comprendre pourquoi ces séances d'intégration extrêmes, pourtant aujourd'hui punies par la loi, ont toujours autant la cote.

"Donner une fessée à 3 inconnu(e)s dans la rue en criant 't'aimes ça hein coquine'", "simuler un coït dans une cabine d'essayage pendant au moins 3 minutes", "photocopier ses seins à la Corpo", "Faire une Jacquie et Michel"... Voici, entre autres, les "commandements" proposés par la corpo médecine de l'UFR de Santé de Caen, dans le cadre d'une épreuve de bizutage qui a eu lieu en 2016. 

Des faits graves, dénoncés par un syndicat d'étudiants le 2 octobre dernier, qui ont abouti à l'ouverture d'une enquête par la procureure de Caen. Car l'interdiction du bizutage ne date pas d'hier. Depuis 1998, "le fait pour une personne d'amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants ou à consommer de l'alcool de manière excessive, lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif est puni de six mois d'emprisonnement et de 7500 euros d'amende". Mais alors pourquoi ces pratiques perdurent-elles toujours dans les grandes écoles, et plus particulièrement dans les cursus médicaux ? 

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Le bizutage, une pratique encadrée mais parfois difficile à repérer

Aux sources de l'esprit "carabin"

Olivier Le Pennetier, président de l'intersyndicale nationale des internes nous confirme, si besoin était, que le bizutage est encore aujourd'hui une réalité, et pas seulement à la fac de Caen. Mais il précise : "Le bizutage existe davantage au début des études qu’à la fin, où un accueil particulier des nouveaux est organisé. C’est très hétérogène sur l’ensemble du territoire, mais il est vrai que ça peut parfois mener à certaines dérives."

Pour comprendre de quelle manière le bizutage est étroitement lié à ce qu'on appelle "l'esprit carabin" des étudiants en médecine, il faut embarquer dans une machine à remonter le temps et revenir... deux siècles en arrière, aux premiers pas de l'internat en médecine. C'est Emmanuelle Godeau, médecin conseillère au rectorat de Toulouse et auteure d'une thèse sur "L'Esprit de corps. Sexe et mort dans la formation des internes en médecine", qui nous emmène.

Ne reste plus qu'une violence qui ne veut plus rien dire- Emmanuelle Godeau

"L'internat date de 1802", précise-t-elle à LCI. "A l'époque, la formation des médecins n'avait rien à voir avec celle d'aujourd'hui. Il n'y avait alors que des garçons, souvent de bonne famille, qui enchaînaient des semaines complètes de garde. Ils côtoyaient une grande misère sociale et humaine, où de très nombreux patients mouraient et où la réalité de l'hôpital était extrêmement éprouvante. En réaction au tabou de la mort, de la nudité, de l'ouverture des corps, les futurs médecins faisaient dans la salle de garde l'exact inverse de ce qui était attendu d'eux ailleurs, c'est-à-dire la propreté, le respect, le calme..." 

Féminisation de la profession, relative ouverture sociale des études médicales et évolution de la société... ce qui était autrefois toléré et excusé par la hiérarchie ne l'est plus forcément aujourd'hui. "Ce qui se perpétue aujourd'hui dès la deuxième année d'études en médecine, par des étudiants nostalgiques du folklore, a perdu toute notion symbolique. Ne reste plus qu'une violence, centrée sur l'ingestion forcée d'alcool, qui ne veut plus rien dire. Il est impossible de calquer un folklore vieux de deux siècles à notre époque, ça ne marche plus... " constate encore notre interlocutrice.

Les facs impuissantes en dehors de leurs murs

D'autant plus qu'à l'époque déjà, certains faits attribués à l'esprit carabin relevaient davantage du mythe que de la réalité. "A travers les entretiens que j'ai menés sur la question", reprend Emmanuelle Godeau, "j'ai bien vu que la culture carabine comportait surtout beaucoup de symboles. En fait, on n'appliquait pas forcément dans la réalité les paroles contenues dans les chansons de salles de gardes. Or, les étudiants d'aujourd'hui font une mauvaise interprétation du folklore pour justifier des pratiques injustifiables qui, de surcroît, tombent sous le coup de la loi".

Et la tradition, bien que dévoyée, semble tenace. A tel point qu'il s'avère compliqué pour les présidents d'universités d'encadrer la chose. Pierre Clavelou est le doyen de l'UFR médecine et professions para-médicales Clermont-Auvergne. Il explique ainsi à LCI, à propos de ces fameux week-ends d'intégration : "On contrôle ce qui se passe dans la fac, mais il est plus compliqué de voir ce qui se passe à l'extérieur. Or, ces week-ends peuvent être organisés en dehors de l'université." Mais pas question, selon lui, de pratiquer la politique de l'autruche. "On essaye de trouver des consensus avec les organisateurs et les associations étudiantes, au niveau de l'université. Par exemple, tous ont signé une charte, il y a un peu moins d'un an, et nous souhaitons leur apporter toute l'aide possible pour éviter les dérives". Car si les défis proposés à Caen ont pu aboutir à de potentielles agressions sexuelles, certaines séances de bizutage se terminent de manière encore plus dramatique. Dans le Morbihan, pas plus tard que le 1er octobre dernier, un étudiant en chirurgie dentaire est décédé au cours d'un week-end d'intégration. L'autopsie a déterminé qu'il avait 3,7 g/l d'alcool dans le sang.

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