"Même si mon mari veut aider, il faut toujours l’aiguiller" : vous nous avez raconté vos expériences de "charge mentale"au sein du couple

SOCIÉTÉ

BURN-OUT DOMESTIQUE - Lessive, vaisselle, courses, enfants… Emma, une jeune dessinatrice, a mis en BD la "charge mentale", ce travail de gestion, d’organisation de la vie du foyer qui incomberait souvent aux femmes, laissant à leurs maris le rôle d’exécutant. LCI vous a demandé comment vous le viviez.

Tiens, il faudra lancer une lessive en rentrant. Ne pas oublier de prendre un rendez-vous chez le dentiste pour le petit, aussi. D’ailleurs, ah oui, il faut refaire ses vaccins. Et payer la cantine. Au fait, ce n’est pas la date limite pour les impôts ? Penser à tout, ne rien oublier.  Organiser, planifier, anticiper. Usant, épuisant, éreintant.

Tout cela constitue du travail invisible, qui ne se voit pas. C'est ce que l'on ’appelle la "charge mentale" : cette liste permanente de choses à faire, l'incessant tourbillon de la vie domestique qu’induit la gestion d’un foyer. La charge mentale, c'est  "le fait d’avoir en permanence dans un coin de la tête la préoccupation des tâches domestiques et éducatives, même dans des moments où on n’est pas dans leur exécution", résumait François Fatoux,  auteur de "Et si on en finissait avec la ménagère ?", en septembre dernier dans La Croix. Car cette "charge mentale", ce fait de devoir penser à tout, reposerait très souvent sur les femmes, qui deviennent, en plus de leur travail, chefs de projet, managers de foyer, gérantes de PME familiale... 

Ce concept n’est en fait pas nouveau. Mais il vient de connaître un joli coup de pub grâce à la dessinatrice Emma, qui explique dans une petite bande dessinée que même si les hommes sont disposés à aider, que le partage des tâches est plutôt à égalité, ils sont rarement à l’origine de la prise d’initiative. La BD a fait une carrière fulgurante sur les réseaux sociaux, partagée près de 200.000 fois, et le sujet repris dans la foulée par tous les médias. 

D’ailleurs, essayez : évoquez le sujet autour de vous, ça s’emballe. Les filles rigolent, soupirent. Les garçons tempèrent, disant qu’il ne faut tout de même pas généraliser. Sur ce sujet potentiellement explosif, chacun se reconnaît un peu.  

"Même si l'homme au fond veut aider, il faut toujours l'aiguiller", raconte Stéphanie en réponse à un appel à témoignages lancé sur la page Facebook de LCI. "Et j'ai l'impression que mon mari attend toujours un "wouaouh t'as fait ça, merci trop gentil" quand il a fait la vaisselle ou passé le balai."  L’aiguiller ? Anne-Cécile, trentenaire, utilise le même terme pour parler de son conjoint : "Il m'aide énormément à la maison dans les tâches quotidiennes. Mais il faut sans cesse l'aiguiller : préparer la liste de courses, les affaires du bébé, lui dire ce qui faut faire à manger et comment ça se cuit." 

Illustration type avec Clara qui raconte que le matin-même, elle a constaté que son conjoint avait "pris l'initiative" de vider le lave-vaisselle. Chouette, chouette. "Sauf que je me rends compte qu'il a en effet sorti la vaisselle... sur le dessus du lave-vaisselle ! Car, bien que vivant dans la même maison, il n'a aucune idée d'où il faut la ranger !" Et Clara l'assure, si elle lui en fait la remarque, il répondra : "Oh la la je vide le lave-vaisselle mais tu râles quand même !" Jessica, en couple avec un enfant,  "souffre" aussi de cette "fatigue mentale de tout gérer pour trois", le linge, les rendez-vous, l’école, le travail : "Il me dit "si tu veux je nettoie", "demande moi". Et moi, je me dis "je ne veux pas que tu nettoies, je veux que tu le fasses sans que je le demande !" 

Sexisme ? Education ? Génération ?

Mais alors, pourquoi, cette répartition au sein du couple ? Il y a sans doute, comme l’évoque l’ostéopathe canadien Sébastien Ganon sur son blog, un "sexisme involontaire et sournois", "dont la femme est même complice" : souvent, l’homme prend en charge des tâches physiques, poubelles, jardinage, la femme des tâches "intellectuelles", et lui estime faire largement sa part. Sauf que la "charge mentale" est omniprésente et continue. Et l’ostéopathe en voit les conséquences directes : "Il n’y a pas une semaine où je ne rencontre pas une mère avec la nuque et les épaules dures comme de la brique, zone d’accumulation du stress par excellence."

Pour Annie, cette répartition des tâches est aussi une question... d’éducation. "C'est une génération d'hommes élevés par des mamans castratrices !", s’indigne-t-elle sur Facebook. "Des mamans qui leur font leur lessive jusqu'à 25 ans, et parfois plus... Alors qu’instinctivement, ces mères étaient plus exigeantes à ce niveau avec les filles." Quentin est conscient de ces écarts, mais prêche la communication, renvoyant au célèbre "Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus". "Hommes et femmes ont un fonctionnement mental différent : les hommes se définissent par leur compétence, ils attendent toujours un mot pour vérifier que ce qu'ils ont fait est bon", dit-il. 

La réalité est toutefois souvent plus nuancée, voire inversée. Corinne raconte son jeune couple : "Mon homme fait de tout à la maison sans que je ne lui demande, et que je bosse ou pas, il s'occupe aussi de sa fille à merveille". Victoria, elle aussi, n’a jamais subi ce genre de "charge mentale". "J'ai vécu avec trois hommes différents et pas un seul ne suivait ces schémas !" 

Et si les torts étaient partagés ?

"Heureusement que ce n’est pas toujours comme ça, sinon nous finirions toutes en dépression nerveuse", abonde Sabrinia, maman et mariée depuis 13 ans. "Tout vient de l'éducation et de l'amour que l'on porte à son conjoint. Mon mari n'a jamais aimé me voir tout gérer, il a toujours pris sa part de charge, que ce soit les courses, les repas, ou autre. Il est rare que j'ai à lui demander quelque chose..." Elle considère son couple "comme une équipe, et nous ferons de même avec nos enfants quand ils seront plus grands. Chacun doit prendre sa part, c'est primordial pour l'équilibre de tous."

"La balance est fragile, elle nécessite des discussions sincères et constructives sur le long terme pour passer par-dessus tout ce qu'on voit depuis notre enfance autour de nous", estime de son côté Coline. Elle se trouve "plutôt préservée", mais est consciente qu’il faut changer les choses. Elle n’hésite pas non plus à pointer "certaines attitudes féminines qui peuvent conforter ce rôle de gestionnaire de projet" : "Comme les 'Quand tu fais les courses tu en oublies toujours la moitié', 'Laisse-moi ranger le linge sinon je ne vais rien retrouver', ou encore, plus humoristique, mais tellement révélateur, 'Ah qu'est-ce que c'est drôle quand c'est toi qui les habilles !'", souligne-t-elle. "On participe toutes et tous, à notre insu bien souvent, à tout ce qui fait des femmes les responsables de foyer." 

C’est d’ailleurs ce que ressent Julien. "Quand je veux prendre des initiatives, j'ai le droit à des 'oh là là, mais c'est n'importe quoi !' Avouez que vous adorez vous placer en super héroïne capable de trouver des solutions à tout", lance-t-il. Ce que Clarisse reconnaît : "On ne parle pas assez de la pression qu'on se met nous les filles pour des choses pas indispensables ni urgentes". "Je pense que les hommes ont une capacité à filtrer les choses vraiment indispensables et surtout à éteindre leur cerveau pour se détendre". Et si elle juge la fameuse BD "pertinente", Clarisse émet un bémol : "Je ne vois pas l'intérêt de refaire porter le chapeau aux 'clichés' qu'on nous inculque dès l'enfance." 

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