"On ne vous a pas tout dit" : quand les pro-aéroport de Notre-Dame-des-Landes tentent d’évangéliser les journalistes

"On ne vous a pas tout dit" : quand les pro-aéroport de Notre-Dame-des-Landes tentent d’évangéliser les journalistes

Société
BATAILLE DE COM' - A quelques jours de la décision du gouvernement sur l’abandon ou non du projet de Notre-Dame-des-Landes, les partisans du projet sont venus à Paris tenter de faire entendre leurs arguments et leurs critiques sur un rapport qu’ils estiment "erroné".

"On vient ici pour vous dire notre vérité. On ne vous a pas tout dit, ou en tout cas on vous l'a mal dit. Paris est un lieu de pouvoir. C’est Paris qui prendra la décision. C’est pourquoi nous venons près de vous." C’est une première pour eux, cette conférence de presse à Paris. Les soutiens du projet de Notre-Dame-des-Landes sont venus dans la capitale, ce mercredi, faire entendre leurs arguments aux journalistes des médias nationaux. Car on en est là : à quelques jours de la décision du gouvernement, qui doit dire si oui ou non le projet de Notre-Dame-des-Landes est enterré, chaque camp tente, une dernière fois, de faire entendre sa voix.


Et, vu de l’Ouest, les pro-Notre-Dame-des-Landes, regroupés au sein de plusieurs associations et instances, ont l’impression que leurs arguments ne sont pas entendus. Que le débat se tient à Paris, loin d’eux, et qu'il est "mensonger et simplifié".  Le 18 décembre, les élus locaux, maire de Nantes, présidents des régions Bretagne et Pays de la Loire, du Département, ont envoyé une lettre à Macron pour "corriger plusieurs éléments erronés" du débat, et "porter à connaissance des données oubliées voire éludées". Ce mercredi, ce sont les représentants d’associations et du monde économique du grand Ouest qui viennent à Montparnasse, à la Maison de la Bretagne, porter leur bonne parole aux journalistes parisiens. Devant eux et leurs affiches estampillées d’un "oui", une trentaine de journalistes, télévisions, radios les regardent, dubitatifs. Ici, deux mondes semblent se faire face. Deux visions. Province contre capitale. Journalistes parfois pressés contre des gens qui ont le nez collé au dossier depuis des années.

On nous enfume !Roland Beaumanoir, PDG

C’est d’ailleurs ce que fera remarquer, très maladroitement, Roland Beaumanoir, chef d’entreprise d’un groupe de prêt-à porter (Cache Cache, Morgan, Scottage) basé à Saint-Malo, au cours de la conférence, en s’adressant à la salle. "Vous représentez la presse jacobine, pour qui la chose est totalement entendue ! Cette presse qui a coutume de nommer les Zadistes des écologistes ! On nous enfume !" Déclaration qui n’a pour effet que de déclencher quelques ricanements de défiance ou soupirs exaspérés dans la salle. 


D’autres, comme Alain Mustière, président des Ailes pour l’Ouest, qui revendique 4.000 ahdérents, tentent de tempérer et de s’en tenir aux données chiffrées. Données et arguments qu’ils ressassent d’ailleurs depuis des années, sur tous les tons. Pour dire leur vérité, ils dénoncent à tout va. Dans leur viseur d’abord, la médiation, dont ils n’ont eu de cesse de critiquer la partialité de deux des médiateurs, Gérald Feldzer et Michel Badré, qui avaient "pris position contre le projet avant sa médiation". 


Mais surtout, le rapport issu de cette médiation, "inutile" avec des conclusions "pour le moins orientées", et même "fausses". "On entend Edouard Philippe dire : le rapport nous donne une nouvelle option, qui est celle du réaménagement de l’aéroport existant. Mais tout ça est faux !", tempête Alain Mustière. "Cette option a déjà été étudiée !" Et de détailler les cinq rapports faits sur le sujet, le premier en 2003 à la demande des opposants, le suivant en 2014 par le Département, le troisième 2013 par la Commission du dialogue qui avait été mise en place par le gouvernement... "Chacun a étudié les alternatives à Notre-Dame-des-Landes. Chacun a estimé que le transfert à  Notre-Dame des Landes est la moins mauvaise solution."

Ceci posé, la contre-attaque se déploie tous azimuts. Montrant que non, cette option de réaménagement n'est "pas possible". D'abord parce qu'il serait vite saturé. "Les prévisions de trafic ont été sous-estimées", souligne Dominique Bochet, de l’ACSAN (association contre le survol de l’agglomération nantaise). "Nantes-Atlantique fin 2017, c’est 5, 5 millions de passagers, soit une progression de 13% par rapport à 2016 ! Ce qui nous amène  à 9 millions de passagers en 2030. Si on prend l’option du réaménagement de l’existant, dans 12 ans, on aurait un aéroport qui sera déjà obsolète." 


Les pro-Notre-Dame-des-Landes rappellent aussi les coûts en cas d’abandon de Notre-Dame-des-Landes, qui, là encore, "ont été sous-estimés" : "On nous sort le chiffre de 595 millions d’euros. Selon nous, cela coûterait plutôt 1 milliard", soutient Alain Mustière. "Les médiateurs vendent l’aménagement de Nantes-Atlantique comme Ryan Air vend ses billets : le prix est attractif, mais il y a des suppléments." Ces suppléments, ils les déroulent : les mesures d’indemnisations à verser à Vinci, estimées à "environ 350 millions d’euros", la perte d’exploitation chiffrée à 50 millions... "Et c’est sans parler du prix du déplacement des habitants, des indemnisations... "


Réaménager Nantes-Atlantique pose aussi d’autres difficultés, en terme de nuisances sonores et de survol d'agglomération. Joël Sauvaget, porte-parole du Coceta, collectif de citoyens de Saint-Aignan-de-Grandlieu, est venu témoigner pour sa commune "martyr", située en bout de piste de l’aéroport nantais. Il évoque les nuisances sonores et les impacts sur la santé des habitants, déjà survolés par les avions. Chose qui n’irait qu’en s’empirant en cas d’agrandissement. "Le centre-ville serait situé à 800 mètres de la piste, des habitants seraient expulsés, des commerces fermeraient... En tout, 70.000 personnes seraient impactées." Et l’environnement ? Autour de Nantes-Atlantique, s’étend le lac de Grand-Lieu, classé Zone Natura 2000, deuxième réserve ornithologique de France, pour laquelle il faudra, aussi, inclure des compensations environnementales. 

L'argument de la justice et du développement économique

Les pro-aéroport rappellent, aussi, que "176 décisions de justice sont allées dans leur sens". Que, en juin dernier, 55% des Ligériens se sont prononcés pour le "oui", en connaissant les deux options. "On ne peut pas s’assoir sur ce vote !", insiste Dominique Bochet. "C’est ne pas reconnaître le poids de la démocratie et des institutions." Joël Chéritel, patron du Medef Ouest insiste : "C’est d’ailleurs illusoire de penser que la Zad sera évacuée si on ne fait pas l’aéroport. Au contraire, il se fera d’autres Zad, ailleurs."


Tous invoquent, enfin, l’économie du Grand Ouest et ses 8 millions d’habitants. "On le sait, les infrastructures fondent le développement économique d’un territoire", dit Yann Trichard, président de la CCI Nantes Saint-Nazaire. "Aujourd’hui, quand on part en Europe, on ne peut y aller depuis Nantes. Un aéroport entre la Bretagne et les Pays de la Loire, permettrait de créer un "hub européen", qui serait aussi un atout pour le tourisme.  Quelles sont nos ambitions ?" 


Les pro font ainsi défiler leurs arguments, et leurs slides Powerpoint, l’œil sur la montre, car ils le savent, les journalistes sont des gens pressés. Tentent de faire passer 12 ans de données, rapports, vérités, en une trois quart d'heure.  Tentent de montrer que tout n’est pas si noir ou si blanc. Leur message passe-t-il ? Le temps défile, la salle devient fébrile. 


"Vous avez des questions?", finit par demander Alain Mustière, pédagogique. Un journaliste radio coupe : "Heu, on a nos journaux. On peut faire un pool radio pour une interview ? Rapidement, c’est ok ?" Et le président, de devoir résumer 12 ans de débat, trois quart d'heure de conférence, en 5 minutes pour radios et caméras. Mais, comme le camp d’en face, ils veulent afficher la confiance, coûte que coûte. "Il n’y aura pas de décision défavorable", persiste Yann Trichard. "Ce serait un précédent incroyable. J’ai la conviction que le président ne peut pas revenir sur ce qu’il a dit. Et il n’y a pas, dans ce rapport de médiation, d’éléments qui permettent de revenir en arrière. Seul le patron de Saint-Malo joue le bravache, mode bras de fer ou chantage : "Pour ma part, j’y ai pensé, je délocalise une partie de mon activité. J’irai en Belgique ou en Asie."

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