Mes deux enfants ne s'entendent pas : comment gérer la rivalité ?

Mes deux enfants ne s'entendent pas : comment gérer la rivalité ?

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ENNEMIS RAPPROCHÉS - Vous êtes parent de deux enfants qui font montre de rivalité ? Ne vous inquiétez pas, cela arrive, même dans les meilleures familles. Nous avons parlé de ces tensions intrafamiliales avec Mi-Kyung Yi, psychanalyste et professeur de psychopathologie (université Paris Diderot).

On a tendance à sous-estimer l’impact des relations que nous entretenons avec nos frères et sœurs sur notre vie d’adulte, comment elles nous déterminent, nous façonnent, nous aident ou, parfois, nous dévastent. En tant que parent, à la naissance du second enfant, on réalise soudain à quel point nous avons un rôle dans la manière dont nous gérons les relations dans une fratrie. 


Si on a soi-même été sujet d'une rivalité avec ses frères/sœurs, il y a l'appréhension secrète de reproduire le même schéma avec ses propres enfants. De la même façon que si l'on a été enfant unique, on a peur de ne pas mesurer l'ampleur de ce lien.  Aussi, comment faire, en tant que parent, pour apaiser les tensions ? D'où peuvent venir un tel mal-être ? Comment aider un enfant en souffrance affective ? Nous avons voulu en savoir plus avec Mi-Kyung Yi, psychanalyste et professeur de psychopathologie (université Paris Diderot).

Il y en aura toujours un qui souffrira plus que l'autreMi-Kyung Yi, professeure de psychopathologie clinique

LCI : Que se passe-t-il dans la tête d’un enfant lorsqu’on lui annonce l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur ?

Mi-Kyung Yi : Il arrive parfois que des enfants demandent à avoir un petit frère ou une petite sœur, sans en mesurer les conséquences. Tant que le nouveau-né ne se matérialise pas sous la forme d’un bébé et que cela se résume à constater que maman commence à avoir un joli ventre, la réaction de l’enfant se révèle plutôt positive, excité par la perspective de comprendre ce qui se passe. Ce qui peut être "dramatique" se produit en réalité peu de temps après la naissance du bébé. En général, l'aîné ne se rend pas immédiatement compte que le bébé est bel et bien là pour toujours. Quand il réalise qu’il va falloir composer avec l’autre et peut-être perdre ce qu’il y a de plus précieux, à savoir l’attention intégrale de ses parents, c’est là que les choses se compliquent. L’enfant se demande alors pourquoi ses parents veulent un autre enfant, pourquoi ils veulent le remplacer. Il se dit alors "pour être aimé par mes parents, je dois me comporter comme un bébé". Cet état de nostalgie amène un état de régression temporaire qui doit être toléré, accepté par les parents.

LCI : Est-ce que les parents ont une part de responsabilité dans la rivalité entre deux enfants ?

Mi-Kyung Yi : Il y a une dimension inconsciente dans cette rivalité. On pense d’abord qu’elle ne concerne que les enfants mais c’est faux, il y a aussi des parents qui peuvent involontairement déterminer cette jalousie, cette rivalité entre enfants. Les parents, ayant eux-mêmes été des enfants et entretenu une relation fraternelle peu ou prou difficile, peuvent le comprendre. Même s’ils ont été des enfants uniques. Pas plus tard qu’hier en consultation, le deuxième enfant d’une famille présentait des difficultés et il apparaissait que l’aînée, plus grande de cinq ans, regardait les difficultés de son frère de manière "distante" (c’est le terme employé par leurs parents), à en donner l’impression de savourer ce qui se passait. C’est sa manière à elle de dire aux parents : "regardez tous les ennuis que vous avez maintenant, ce n’était pas la peine d’en faire un deuxième puisque vous m’aviez, moi". J’ai demandé aux parents ce qu’ils pensaient de cette attitude, et ils se cachaient derrière le fait que l’un comme l’autre avaient été des enfants uniques. Or, ce n’est parce qu’on est enfant unique que l’on ignore tout ce qui tient de la rivalité.

LCI : On parle souvent de la jalousie de l'aîné à l'égard du nouveau-né. Est-ce que l'inverse existe aussi ?

Mi-Kyung Yi : Bien sûr ! Le second enfant sait que le premier était là avant lui. Ce qui peut lui donner l’impression qu’il n’est pas unique et donc la jalousie, l’envie, la rivalité, s’expriment davantage sous la forme de l’envie d’agir comme le grand. C'est toutefois à nuancer car cela se produit généralement quand les deux enfants ont des âges rapprochés. J’ai par exemple eu un cas avec des filles ayant un an et demi d’écart et leurs parents les considéraient comme des jumelles. C’est une manière un peu réductrice d’annuler les aspérités relationnelles : comme elles sont jumelles, les parents ont inconsciemment tenté de neutraliser toute rivalité. Or, les enfants ne sont pas en difficulté de la même manière. Il y en aura toujours un qui souffrira plus que l'autre.

Une relation compliquée peut s’amplifier avec le temps, surtout au moment de la mort des parents Mi-Kyung Yi, professeure de psychopathologie clinique

Journaliste : Mais concrètement, que doivent faire les parents face à une telle situation ?

Mi-Kyung Yi : La diversité des situations rend difficile de concevoir un conseil général si ce n’est que quelque soit la situation, une rivalité entre les enfants qui dépasse le mesure de façon chronique au point de troubler la vie et relation familiale témoigne d’un malaise voire d’un mal-être qui demandent avant tout à être entendu. Autrement dit, avant de les raisonner ou punir ou même d’apaiser les enfants rivaux, mieux vaut prendre le temps de parler individuellement avec l’un et l’autre pour entendre ce qu’ils ont à dire de la relation et de leur position. Bien sûr, il faudrait que les parents puissent être disposé à se confronter à des expressions pas toujours évidentes à entendre comme plaintes, reproches, peurs et agressivité et même haine. Ce qui veut dire qu’ils soient eux même relativement au clair avec la question de la rivalité car l’enjeu principal de la rivalité entre enfants, c’est toujours l’amour des parents déterminant la place respective des enfants. Parfois il suffit que les parents, éventuellement soutenus par un tiers extérieur, s’engagent dans ces dialogues individualisés avec chacun des enfants pour instaurer une nouvelle dynamique relationnelle. Les parents peuvent également encourager la dynamique identificatoire de leurs enfants. L’aîné peut par exemple prendre la place des parents auprès de son petit frère ou de sa petite sœur. C’est une façon de surmonter son sentiment de blessure. Il arrive que vous croisiez dans la rue une mère avec ses deux enfants, la mère avec le nouveau-né dans les bras et la petite fille à côté avec une poupée dans une poussette. Ou de la même façon, le garçon voudra jouer au grand-frère, tentant de calquer le modèle de son papa. Ce qui leur permet d’adopter une position active dans cette relation.

LCI : Est-ce que cette rivalité s'apaise nécessairement avec le temps ?

Mi-Kyung Yi : La relation fraternelle entre les enfants connait une évolution, une variation dans le temps. Le cadet sort de son état de bébé, du point de vue de l'aîné, quand il entre dans la civilisation du jeu et du langage. Du coup, l’aîné trouve ainsi un compagnon de jeu avec lequel il peut jouer le rôle du grand. Il peut se révéler dominant, protecteur aussi ; c'est celui qui maîtrise. Il ne faut jamais perdre de vue que cette relation évolue. Cela devient problématique lorsque la violence de la rivalité persiste. A tel point que cette dimension dépasse les deux enfants et gangrène toute la famille, à la transmuer en cellule pathogène. Une relation fraternelle compliquée peut même s’amplifier avec le temps, par exemple au moment de la mort des parents. Le moment de l’héritage est un moment dramatiquement pathologique. Un moment où toutes les blessures assassines, toutes les haines enfouies et toutes les passions cachées des uns ressortent. D’autant qu’il s’agit de se partager, au sens le plus littéral, ce qui reste matériellement de l’amour des parents.

Mi-Kyung Yi a écrit deux ouvrages : L’enfant impossible, disponible chez PUF ; Les 100 mots de l’enfant (sous la direction de J.Andre), Que sais-je chez PUF. Ce dernier sera d’une grande utilité pour les parents au-delà de la question de la rivalité. 

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