Michaël Stora, psychologue : "Eviter de trop regarder les images de l'attentat à la télévision"

Michaël Stora, psychologue : "Eviter de trop regarder les images de l'attentat à la télévision"

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INTERVIEW - Attention, un trop plein d'images et d'informations après des événements aussi dramatiques que les attentats de Paris peut nuire à la santé. Le psychologue Michael Stora, cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), répond aux questions de metronews.

Nous sommes nombreux à beaucoup regarder les chaînes info depuis les attentats. Quel impact ces images peuvent-elles avoir sur les téléspectateurs ?
Les attentats ont provoqué un traumatisme concret chez tout un chacun. Et regarder ces images d'actualité va avoir tendance à décupler le sentiment traumatique car vous êtes passif face à la télévision, vous ne pouvez rien faire. Je déconseille donc très fortement de les regarder en boucle, ce qui est aussi une manière d'éviter de penser, de se retrouver face à soi-même. Pour s'informer, mieux vaut aller d'abord du côté du journal papier, de l'écrit : l'être humain a normalement la capacité à se représenter les choses, même s'il ne les voit pas, et être abreuvé d'images nous appauvrit dans cette capacité-là. Certaines chaînes sont d'ailleurs allées très loin en diffusant des vidéos particulièrement violentes, avec le prétexte qu'il faut que les choses soient vues. C'est n'importe quoi : on n'a pas forcément besoin de voir la chose pour se dire qu'elle existe.

Lorsque l'on regarde ces événements en direct, est-ce un facteur anxiogène supplémentaire ?
Bien sûr. Même lorsqu'elles ne rendent pas compte d'événements aussi dramatiques, les chaînes d'infos et les radios en continu sont très anxiogènes par leur construction, puisque très souvent leur contenu n'est pas contextualisé : le fameux "sans transition" est très violent. En fait, les images en direct nous renvoient à une position de voyeurs. Nous le sommes tous, mais à un moment se crée une sorte de drôle de jeu implicite de voyeurisme-exhibitionnisme entre la télévision et le spectateur, ce qui n'est pas très sain. D'autant plus que concrètement, on ne voit très souvent rien.

Y-a-t-il une forme de dépendance à ces images ?
Oui. Mais en ce moment, nous sommes tous un peu dépressifs, et il faut bien comprendre que les dépressifs ont besoin d'objets extérieurs : l'addiction est une lutte anti-dépressive. L'image peut avoir cette fonction, d'autant plus si elle est en boucle.

Des photos, des vidéos terribles ont été diffusées après les attentats. Elles nous rebutent et pourtant, nous allons les voir...
Nous sommes comme "Double-Face", le personnage de Batman. Les phobiques ont ce qu'on appelle des conduites ultra-phobiques : ils vont tenter d'affronter l'objet de leur peur. C'est un peu le même mécanisme qui se met en place ici. J'ai beaucoup travaillé sur ces ados qui regardent en boucle des vidéos terrifiantes comme des scènes de décapitation. C'est souvent parce qu'ils sont dans une période de grande fragilité : l'adolescent qui devient un homme ressent un sentiment de mort et va regarder ces images comme pour confirmer que ça existe, la mort. En ce moment, la fragilité narcissique n'est pas l'apanage de l'adolescent... Nous sommes tous des éponges sensibles, qu'il faut préserver.

C'est d'autant plus vrai pour les enfants ...
Evidemment. Depuis le week-end dernier, beaucoup de familles se sont à nouveau retrouvées face à la messe du JT télé. Et l'enfant est beaucoup moins à même de filtrer les images diffusées. J'exagère, mais quand on les y expose, on est presque dans une forme de maltraitance par écrans interposés. Il ne faut donc surtout pas les regarder en présence d'enfants : jusqu'à un certain âge, les parents se doivent d'être ce que l'on appelle des "pare-excitants", c'est-à-dire des sortes de paravents des excitations extérieures. Si nos enfants perçoivent un processus morbide en nous, qui sommes leur repère éducatif, cela peut les angoisser.

Les réseaux sociaux ont eux aussi été abreuvés d'infos , de vidéos, de témoignages. Là aussi, faut-il être vigilant sur la consommation que l'on en fait?
Je différencie les hommages, les réflexions, par rapport à ces personnes très malveillantes qui souffrent du même sadisme que certaines chaînes télé et balancent des vidéos d'une horreur absolue ou relaient les éternelles fausses rumeurs. Mais sur les réseaux sociaux, je peux décidé de ne pas cliquer ou d'envoyer un commentaire exprimant mon ras-le-bol de ces vidéos : la grande différence avec la télévision, c'est que je peux m'exprimer. Personnellement, je ne suis pas du tout un fan de Facebook et Twitter. Mais là, ils jouent en quelque sorte une fonction de contre-pouvoir par rapport au traumatisme du spectateur passif.

C'est-à-dire ?
Mon cabinet est situé rue de Charonne (près du restaurant La Belle Equipe, dans le XIe, où 19 personnes ont été tuées, ndlr) et plusieurs de mes patients ont vu et entendu des choses. Certains, très choqués, ont mis plusieurs jours à poster sur les réseaux sociaux des phrases, très travaillées et avec une certaine emphase, et je me suis rendu compte que cela leur avait vraiment fait du bien. Je ne peux donc que dire que c'est profondément sain.

Après une telle semaine, est-il selon vous particulièrement nécessaire de s'aérer l'esprit ?
Le gros souci dans cette histoire, c'est que le sentiment d'insécurité est toujours là : hier encore, on apprenait que des terroristes étaient près à commettre d'autres attentats. Cela va réveiller chez certains des tendances paranoïaques, que l'on a quelque part un peu tous aujourd'hui. Mais je pense évidemment qu'il faut pouvoir à un moment éteindre la télé, sortir voir des amis, lire, écouter de la musique, accepter de se retrouver face à soi-même, au risque que des angoisses, des images ressurgissent. Comme beaucoup le disent depuis une semaine, il faut continuer à être du côté de la vie, ne pas rentrer dans des processus de mortification. Concrètement, si certaines personnes ont des troubles du sommeil qui prennent des proportions folles depuis les attentats, ou un sentiment d'anxiété puissant, il ne faut pas qu'elles hésitent à aller consulter.

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