Migrants à Paris : "Sans le centre humanitaire de La Chapelle, il y aurait 20.000 personnes dans les rues"

SOCIÉTÉ

UN AN PLUS TARD - Le 10 novembre 2016 ouvrait à Paris le premier centre humanitaire pour migrants de l'hexagone. Douze mois après, les associations et la mairie de Paris dressent un bilan positif, avec près de 20.000 personnes mises à l'abri, mais s'inquiètent sur l'avenir du dispositif.

Khaled* est arrivé au centre humanitaire de Paris il y a trois jours. Accoudé sur la rambarde de l'escalier en bois du bâtiment principal, ce migrant afghan de 29 ans est heureux. "Ca faisait des semaines que je n'avais pas dormi dans un vrai lit ou pris une douche". Dans ce centre, celui qui souhaite aujourd'hui demander l'asile en France a trouvé un toit, des repas chauds et des soins médicaux. Il pourra également prendre des cours de français, mais aussi faire de la lutte ou assister à la projection d'un film. 

Situé dans le nord de la capitale, porte de La Chapelle, le "centre de premier accueil" (CPA) pour migrants a ouvert ses portes il y a tout juste un an. Installé dans un ancien bâtiment de la SNCF, il peut accueillir jusqu'à 400 personnes. Anne Hidalgo avait annoncé sa création en mai 2016 avec un principe simple : accueil inconditionnel, repos et soins pendant une dizaine de jours, puis orientation vers des structures plus pérennes en régions ou en Ile-de-France. 

La mairie souhaitait ainsi tourner la page des campements indignes dans la capitale. "On était dans une situation infernale, se remémore Dominique Versini adjointe à la maire de Paris, chargée de toutes les questions relatives aux solidarités, lutte contre l'exclusion, accueil des réfugiés et protection de l'enfance. On avait mis à l’abri près de 25.000 personnes qui vivaient dans des conditions indignes entre juin 2015 et novembre 2016".

Quand une personne n'adhère pas au projet qu'on lui propose, c'est de sa responsabilité- Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité

Aujourd'hui, la mairie de Paris et Emmaüs Solidarité, en charge de la gestion du centre, dressent un bilan positif. En un an, près de 19.500 personnes ont été mises à l'abri dont 14.271 hommes isolés directement à La Chapelle, 1923 personnes en famille dont 1700 ont été accueillis au centre d'Ivry et 3051 mineurs pris en charge dans le cadre du Dispositif d'évaluation des mineurs isolés étrangers (Demie). 4500 consultations médicales ont également été dispensées. "Sans ce centre humanitaire, il y aurait 20.000 personnes dans les rues", assure à LCI Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité, l'association qui gère le centre. 

Parmi toutes les personnes accueillies au centre, 50% ont été orientés en Centre d'accueil et d'orientation (CAO) en province et 35% vers des Centre d'hébergement d'urgence (CHU-Migrants) en Ile-de-France. "Les 15% restants correspondent aux départs volontaires et aux fins de prises en charge", ajoute Bruno Morel qui insiste sur le fait que personne ne reste sur le carreau. "Ils restent jusqu'à ce qu'on puisse leur proposer une solution adaptée - dix jours maximum et en moyenne six jours-. Maintenant quand une personne n'adhère pas au projet qu'on lui propose, c'est de sa responsabilité".

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Le centre de Paris ne peut pas à lui seul répondre à la crise migratoire- Dominique Versini, adjointe à la maire de Paris

Mais tout n'a pas été sans difficultés, notamment en ce qui concerne la fluidité du centre, où les migrants sont censés rester dix jours maximum. "L’Etat n’a jamais eu assez de place dans les CAO et les CHU-Migrants ", note Dominique Versini, précisant que 60% des migrants accueillis au centre ont toutefois été orientés dans "des délais convenables". 

Des situations qui ont conduit la reconstitution de campements cet été autour de la porte de La Chapelle - 2800 personnes évacuées en juillet et 2500 en août. "La fluidité doit être permanente", reconnaît-on du côté de l'Etat, qui se charge de fournir ces places.  Autre difficulté : le centre de Paris ne "peut pas à lui seul répondre à la crise migratoire", assure Dominique Versini. "Paris ne peut pas rester le seul point d’ancrage et il serait judicieux que des systèmes similaires soient installés dans d’autres capitales régionales, sur la route migratoire interne", juge de son côté Bruno Morel.

Des centres "à bas-seuil"

Une demande en partie entendue par l'Etat qui a décidé d'ouvrir ses propres structures d'accueil (CPO), à Cergy ou dans le Nord (d'autres ont été annoncés en Ile-de-France), en s'inspirant du modèle parisien. Le but d'Emmanuel Macron ? "Plus personne à la rue d'ici à la fin de l'année". Un dispositif qui ne convainc en tout cas ni les associations humanitaires, ni la mairie de Paris qui craignent un "tri des migrants" en dissociant les primo-arrivants, les "dubliné"s -  c'est à dire des migrants déjà enregistrés dans un autre pays européen où ils sont censés déposer leur demande - et les déboutés de la demande d'asile. 

"Ce sont des centres à bas-seuil, de courte durée dont le but est d'examiner dans des délais plus rapides la situation des gens avec comme projet, dès que la loi le permettra - un projet de loi sur l'immigration sera présenté au premier semestre 2018 -, de faire des reconduites de "dublinés" (70% aujourd'hui à Paris selon la préfecture)". Mais en orientant les migrants en fin de séjour, le centre de Paris met aussi, volontairement ou pas, les migrants sur les rails d'un possible éloignement, alors que les transferts de "dublinés" ont plus que doublé cette année (+124% selon le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb).

 Autant d'éléments qui ont poussé Utopia 56 à quitter le centre de la porte de la Chapelle il y a quelques mois, estimant qu'il était devenu "un centre de tri". "On les fait entrer ici, et quand on voit qu’ils sont "dublinés", on les renvoie chez nos voisins européens", peut-on notamment lire dans le communiqué.

Que va devenir le centre humanitaire de Paris ?

Dans ce contexte, quel avenir pour le centre parisien, qui doit de toutes façons libérer son site actuel le 31 mars prochain ? "On étudie tous les scenarii" pour sa future implantation, dit-on à la préfecture. Indépendamment du lieu retenu, la structure pourrait "évidemment" évoluer vers le modèle des nouveaux centres créés par l'Etat, estime Pierre Henry de France Terre d'asile. 

Une donnée qui n'a pas échappé à Emmaüs dont le directeur général s'interroge déjà sur sa participation au futur dispositif. "On va voir ce que les services de l’Etat vont nous proposer mais deux principes sur lesquels on ne transigera pas : l'inconditionnalité de l’accueil et le fait qu’on ne participe pas au tri des migrants.",  assure Bruno Morel. "Dans tous les cas, on n’abandonnera pas les migrants à la rue", insiste Bruno Morel. Selon Emmaüs Solidarité et la mairie de Paris, il seraient encore 800 dans les rues de la capitale.

"La politique migratoire de l'Etat est rigoureuse", reconnaît de son côté Dominque Versini qui assure que même si c'était "un crève-cœur de voir la fin de ce projet, la mairie ne veut pas continuer à n’importe quelles conditions". 

Le gouvernement veut éviter les regroupements, alors il demandent aux gens de se lever et d’allers ailleurs- Dominique Versini, adjointe à la maire de Paris

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D'importants renforts policiers pour éviter l'installation d'un nouveau camp sauvage Porte de la Chapelle

Aujourd'hui la situation s'est tendue aux abords de la porte de la Chapelle où l'Etat a intensifié ses maraudes policières pour inciter les migrants à se rendre au centre de Cergy. "Le gouvernement veut éviter les regroupements, alors il demandent aux gens de se lever et d’allers ailleurs", assure Dominique Versini qui ajoute que les services de la mairie "vérifient qu’ils montent bien de manière volontaire". Avant de confier, sourire en coin : "Et je crois que pour le gouvernement, c’est déjà une grande concession".

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