Ils vont donner 1000 euros par mois à trois inconnus pendant 1 an : on a parlé aux défenseurs du revenu universel

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ÉCONOMIE - Trois personnes vont être tirées au sort ce mercredi pour recevoir 1.000 euros par mois pendant 1 an, financés par crowdfunding. Derrière cette initiative inédite, l'association MonRevenuDeBase veut tester la faisabilité du revenu universel, et surtout faire avancer une idée critiquée aussi bien à droite qu'à gauche.

Quand il entre dans ce café parisien pour présenter l'opération à quelques journalistes, Julien Bayou, 37 ans, est content. "On a passé la barre des 36.000 euros ce matin !", se réjouit le président de l’association Mon Revenu de Base, également porte-parole d'EELV et conseiller régional Ile-de-France. Lancé il y a un mois, le crowdfunding de l'association a atteint mardi de quoi financer trois revenus de base de 1.000 euros par mois pendant un an.


Un revenu de base ? De quoi parle-t-on ? Si l'idée a de multiples déclinaisons, celle retenue par l'association est la suivante : une somme d'argent versée à tous les membres de la communauté de manière universelle, individuelle (pas de prise en compte de la situation familiale), inconditionnelle (nul besoin de justifier une quelconque activité), cumulable (avec tout salaire ou toute prestation reçue) et permanente (de la naissance à la mort).

Objectif de l'opération : tester le revenu de base en conditions réelles

À qui profiteront les trois revenus de base financés par le crowdfunding ? À trois personnes tirées au hasard ce mercredi soir parmi les quasi 80.000  personnes qui se sont inscrites à l'opération. Objectif : tester en conditions réelles ce revenu de base qui a fait l'objet de si nombreux débats, notamment depuis qu'il a été défendu par Benoît Hamon lors de la campagne présidentielle. 


Deuxième objectif : faire avancer le débat sur le revenu de base.  D'entrée, Julien Bayou se défend de créer une initiative de bobos parisiens et avance que "89% des codes postaux sont représentés" parmi les 80.000 inscrits. Si vous souhaitez participer à l'expérience, c'est trop tard. Du moins pour l'instant. Les inscriptions sont closes, mais pourraient reprendre si la récolte de dons se poursuit et permet de financer de nouveaux revenus de base.

"Le revenu de base n'est pas un caprice de personnes qui n'ont pas envie de travailler"

"Ces 80.000 inscrits, ça représente une personne sur 500 en France", abonde la chercheuse Suzanne Bellue, membre du J-Pal, un laboratoire d'action contre la pauvreté, qui suit l'opération de près. "Parmi eux, la moitié ont accepté d'indiquer pourquoi ils participent à l'opération : la plupart pour reprendre le contrôle de leur vie, voir plus souvent leur famille, se former. Seuls 15 % avancent des motifs purement économiques , comme la nécessité de payer les factures ou tout simplement de survivre".


Pour la chercheuse, "le revenu de base n'est pas un caprice de personnes qui n'ont pas envie de travailler". C'est justement l'une des critiques dont il fait l'objet. Comment être sûr que les bénéficiaires ne resteront pas oisifs aux frais de la collectivité ? "D'abord en expérimentant", argue Julien Bayou.

En Allemagne, déjà 124 revenus de base d'un an financés

Le meilleur argument, c'est l'exemple. Au milieu de la grande table, un invité a droit à tous les honneurs : Steven Strehl. Il représente une association allemande, "Mein Grundeinkommen" ("Mon revenu de base"), qui a lancé une initiative semblable il y a 3 ans, avec un succès indéniable. Avec déjà 124 revenus de base d'un an financés, les Allemands font figure d'exemple. Parmi ces 124 bénéficiaires, seuls 4 ont arrêté de travailler, dont un pour suivre une formation. De quoi battre en brêche l'argument d'un revenu universel pour les profiteurs du système.


"Selon un sondage que nous avons réalisé, 85% des gens pensent qu'ils continueraient à aider la collectivité s'ils recevaient un revenu de base, mais ils pensent que les autres ne le feraient pas", explique Stefen Strehl, dans un français impeccable. En bref, pour les défenseurs du revenu de base, le premier ennemi, c'est le manque de confiance du public.


Également présente à la table, Julie Rozé représente le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB). Pour elle, une expérience fait date : celle menée au Canada entre 1974 et 1979. Lors de cet essai mené dans la petite ville de Dauphin, le taux de réussite à l’école secondaire a augmenté et le taux d’hospitalisation a diminué. Selon la chercheuse Evelyn Forget "beaucoup de gens pensaient que les heures travaillées diminueraient de manière significative" mais, dans les faits, "seulement deux groupes d’individus ont travaillé moins d’heures : les femmes mariées et les adolescents". Pour s'occuper de leurs enfants et prolonger leurs études. 

Des critiques à droite, et à gauche

La porte ouverte aux profiteurs ? La fin de la "méritocratie" ? Ces arguments sont souvent entendus à droite. Mais d'autres critiques viennent de la gauche. Certains demandent s'il est utile de verser la même somme à des chômeurs et à des millionnaires ? Julien Bayou leur rétorque que le revenu de base est imposable, et qu'il doit s'accompagner d'une "refonte de la fiscalité, pour la rendre plus redistributive". À ceux qui craignent que le revenu de base ne diminue la "valeur travail", il répond que "certains n'ont pas la chance de s'identifier par leur travail, parfois trop pénible ou désagréable", et qu'il est nécessaire de rémunérer d'autres occupations plus valorisantes, comme le travail associatif. 


Autre point de discorde entre deux visions de gauche : le revenu universel va-t-il tirer vers le bas les salaires ? Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise pensent que oui, et craignent qu'un telle initiative serve à remettre en cause les minimas sociaux et le salaire minimum. Pour Julien Bayou, le revenu universel permet surtout aux salariés d'avoir un "pouvoir de négociation" et de refuser les emplois qui ne leur plaisent pas.


Mesure phare d'un candidat qui a fait 6%, à la présidentielle, minoritaire dans les sondages, le revenu de base essuie jusqu'ici le désamour des Français. Mais l'idée fait son chemin chez les politiques, au-delà de Benoît Hamon. Neuf présidents de départements, socialistes, dont huit signataires d'une tribune parue dans le JDD, se disent prêts à expérimenter le revenu de base. Pour cela, ils ont besoin qu'une loi "autorisant une expérimentation départementale" soit votée par le Parlement. En attendant, ce sera du crowdfunding ou rien. 

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