Première Nuit de la solidarité : on a sillonné Paris avec les bénévoles pour décompter les sans-abri

Première Nuit de la solidarité : on a sillonné Paris avec les bénévoles pour décompter les sans-abri
SOCIÉTÉ

REPORTAGE - Paris organisait jeudi soir la Nuit de la solidarité, grande opération de décompte des SDF dans la capitale. Une initiative inspirée de Bruxelles ou d'Athènes, qui vise à mieux cerner les populations en grande précarité, pour mieux adapter les besoins. On y était, à sillonner une petite partie du 17e arrondissement.

Il fait froid. Si froid ce soir à Paris. Ce n'est peut-être qu'une impression, un ressenti, car cela fait déjà deux heures qu'on arpente les rues, que peu à peu la fatigue gagne, que les os se glacent. C'est peut-être dû, aussi, au quartier, ce triste coin du 17e, à la frontière avec Saint-Ouen, qui jouxte le périph', les hauts immeubles de bureaux, les zone de chantiers. En tout cas, c'est là que l'équipe d'Apolline a atterri, la fleur au fusil, avec sa torche, son petit plan, une zone rouge bien dessinée, et pour mission de quadriller tout ce qu'il y a dedans. Rue par rue. Trottoir par trottoir. Explorer les recoins, les voitures, les couverts, les parcs, à la recherche des personnes qui dorment dans la rue. C'est la Nuit de la Solidarité. Quelques heures d'une soirée, pour les bénévoles. Une nuit comme une autre, pour tous les sans-abris.

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Notre reportage avec une équipe dans le 11e arrondissement de Paris

La vaste opération organisée par la Ville de Paris, pour décompter les personnes à la rue de manière méthodique, questionnaire à l'appui, est organisée au millimètre. Plan de bataille bien dressé : à 19h30, tous les bénévoles inscrits – 1700 pour tout Paris et 300 encadrants – débarquaient dans les mairies d'arrondissements. Dans le 17e, la réception était aux petits oignons : distribution d'un tote-bag estampillé Nuit de la solidarité, panier repas-sandwich carré, poignée de main et encouragements du maire et son adjoint. Et surtout, surtout, café à volonté. 110 personnes au rendez-vous. Et à vue de nez, dans l'assemblée, de tout. Des dames au carré chic, des quadras à vestes en velours, de la converse, mais aussi bottines ou chaussures de marche, du jeune à cheveux longs, du grand monsieur en gilet, mais tout de même, si, si, pas mal de jeunes. 

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Certains bénévoles l'air assuré, l'air investi, l'air de dire "je connais un peu, j’ai déjà fait du bénévolat". D'autres plus discrets, pas rodés. Mais tout ça se mélange joliment. Un peu fou de se dire, d'ailleurs, que dans toutes les mairies, en même temps, les équipes se montent, et vont, comme autant de fourmis, quadriller Paris. Fou de penser que la SCNF, la RATP, l'AP-HP, font la même chose de leur côté. Cette nuit, ce sera comme une photographie de Paris : tous ceux qui dorment dans la rue vont être recensés. L'objectif affiché par la Ville : permettre, à travers un questionnaire, de mieux cerner cette population en grande précarité, et mieux les aider. Et aussi… communiquer. C'est ce qu'ont critiqué ces derniers jours quelques élus LREM ou LR, qui craignent que cette Nuit de la Solidarité ne soit qu'une opération de com' pour montrer que l’Etat ne fait pas face à la situation. Le Préfet de Région, Michel Cadot, avait lui aussi, émis des réserves sur la méthode, dans un premier temps, avant d’associer la préfecture à l’opération.

"J'ai vu ça par une annonce sur Facebook"

L'arrondissement du 17e a été coupé en 17 secteurs, l'assemblée répartie en petits groupes. A notre table, Apolline est la chef de troupe, et rodée à la précarité : elle travaille au Centre d'action sociale de la Ville de Paris (CASVP). Suivent Florian, grand blond à peine la trentaine, Carolina et Guillaume, petit couple brun aux grands yeux d'enfants. Florian, qui bosse dans un bureau d'étude, est visiblement déjà engagé : "Je suis bénévole à la Croix-Rouge, dit-il. C'est là qu'on nous a parlé de cette nuit." Carolina, elle bosse dans une ONG. Elle, découvre plus précisément dans quoi elle est tombée. "J'ai vu ça par une annonce sur Facebook, dit-elle. Je ne me suis pas renseignée beaucoup, j'ai vu 'solidarité', je me suis dit OK : dans le quartier, je vois tous les jours des familles roms dans la rue, je voulais aider. Mais je ne savais pas que c'était jusqu'à une heure du matin, ni qu'il s'agissait de formulaires à remplir, j'imaginais plutôt de la nourriture à distribuer..."

Et c'est comme ça que l'équipe d'Apolline a atterri sur ce coin de trottoir, à l'angle des rues Pouchet et Navier, petit coin du grand parallélépipède rouge à quadriller. Pas des plus gais, le quartier, avec cette chambre funéraire sous le nez, la pluie qui hésite à tomber, le périph qui trace juste au coin. Les humains, ici, sont bien petits. Et peu nombreux. Ah si, là-bas, une dame trifouille dans sa voiture. Il est 22h. Dormirait-elle dedans ? Le groupe passe, puis repasse. La dame est toujours là. Mieux vaut tenter que passer à côté d'une personne en précarité. Alors Apolline tente. Finement. "Est-ce que vous habitez ici?" La dame répond un franc "oui !" En fait, elle rangeait ses courses.

Oui, ils dorment dehors. Ça fait 6 mois

La route se poursuit, le nez souvent sur le plan. La géolocalisation du portable d'Apolline a rendu l’âme, dans ce secteur en pleine mutation. Mais les troupes sont fraiches, chacun avance le regard affûté, se sentant pousser une âme d'enquêteur, en mission commando. Ces voitures alignées sous le périph, couvertes de poussières des travaux, certaines aux vitres cassées, d'autres à l'avant défoncé, n'abritent-elles pas des gens ? Il y a des couvertures non, de la buée ? Et derrière ces barricades de chantiers ? On scrute, on passe. A cette heure, 23 heures, même les passants deviennent sujets à questionnement. La démarche, l'allure, un sac ou pas, pour cerner si oui ou non ils ont l'air à la rue. "Je dévisage tout le monde d'un air suspicieux", dit Carolina.

Mais un peu plus loin, difficile de passer à côté. Un entassement de matelas, de valises, d'affaires, proprement alignés. Sous un pont, sous le périph', avenue de la porte de Saint-Ouen. Ils sont là, à première vue, trois hommes, une femme, qui discutent assis sur des cagettes, dans les pétarades des moteurs. En fait, ils sont plus nombreux. Peut-être huit ou neuf. Un vieil homme dort. Des petites formes sous les draps laissent penser que des enfants dorment là, la tête cachée. Sans doute trois, alignés là, au milieu des voitures. Carolina y va. Sort son questionnaire, dit bonjour. Le groupe s'ouvre volontiers, attentif. Oui, ils veulent bien répondre. Oui, ils dorment dehors. Ca fait six mois. Ont-ils été pris en charge par des médecins, ou un service ? Un homme parle d’un hôpital de jour, de Bichat, évoque des allers-retours. La femme, d'un coup, montre son dos. Soulève son pull sur un kyste énorme, putrescent. Tumeur ? Cancer ? Quoi qu'il en soit, visiblement, elle n'a pas pu être suivie. Carolina suit ses questions, elle gère. Réussit à donner l'allure d'une conversation, là où il faut cocher une vingtaine de cases. "On ne va pas pouvoir vous aider tout de suite, mais c'est pour nous aider pour vous venir en aide plus tard", promet-elle. En face, ils acquiescent. Et disent gentiment : "Merci, merci, au revoir !"

Les renseignements sont simples : âge, sexe, lieu de couchage...

A peine plus loin, un visage d'homme, à travers un pare-brise. Il regarde, Carolina fait signe, il ouvre la porte. Commence à parler. Oui, il dort là, il vient de Roumanie. Plus loin, c'est un couple qui dort dans sa voiture défoncée. Florian sort son questionnaire. Puis passe un vieil homme, barbe grise et béquille à la main. 10 ans qu'il est à la rue. C'est Carolina qui y va. Les conversations s'engagent. "Oh là, mollo", pour Florian, qui finit de remplir ses cases à la lampe torche. Parce que derrière les conversations, il y a ces fiches à remplir. Les renseignements sont simples, vont de l'âge, sexe, au lieu de couchage, aux aides dont ils auraient besoin, d'une éventuelle couverture maladie ou de ressources financières…

 

Et ça continue, en tours, détours, aller-retours, dans les rues, à quadriller, à cocher sur le plan. Fichu plan parfois, où des rues qui n'y sont pas existent en vrai. Dans le groupe, les hésitations du début ont filé, l'orientation est maîtrisée, la démarche assurée. Le ton est léger, ça discute, échange sur sa vie, les gens rencontrés. Parfois aussi, le silence se fait, les jambes commencent à faiblir. Il y a beaucoup de rues vides. Ou émaillées d'un dealer, d'une prostituée, ou de jeunes qui regardent le petit groupe tourner dans le quartier et se marrent : "Ils ont un plan et ils se sont perdus !" Une rue passe, et l'ambiance change. Les abords du périph' s'éloignent, laissent place aux immeubles d'habitation. Puis en redescendant vers Epinettes, surgissent les bars gentrifiés. Dans ces coins plus animés, il y a moins de gens qui dorment dehors.

Il disait combien, le secrétaire d'Etat qui avait fait polémique ? 50 personnes qui dorment dehors à Paris ? Je sens qu'on va être loin du compte !- Florian, un bénévole

Etonnamment peut-être, ils parlent volontiers, les sans-abri croisés. Ils pourraient voir ça comme une intrusion. Comme ce monsieur, qui étalait ses cartons dans un coin isolé près du stade Max-Rousie. "Ce n'est pas pour moi", dit-il à Carolina. Carolina a juste noté sa présence, sans plus de détails. Consigne est donnée de ne pas déranger, de ne pas réveiller, ne pas s'imposer. Mais d'autres, comme ce grand garçon, gaillard de 31 ans à la barbe qui a poussé, parlent si volontiers. "Dormir ? Je ne sais pas si je vais dormir, je suis tout mouillé", dit-il ainsi, en montrant son  jogging maculé. "Si je dors, ce sera sous un arbre." Il dit ça presque gentiment. Sans colère ni plainte. Il vient du 93, est à la rue depuis trois mois. Apparemment à la suite d’une dispute de famille. Sa carte d'identité est arrivée à expiration, il a perdu son RSA. Et il se trimballe là, avec deux sacs en plastiques, mouillés sous ce temps. Il sent l'humide, le froid, la solitude, un peu l'alcool aussi. Et pourtant, il a presque un demi-sourire. Et, après que Carolina lui a glissé un guide avec les démarches à faire, il a fait un vibrant "merci à vous", la main sur le cœur.

 

Ce jeudi soir, le groupe 17, qui couvrait donc 1/17e du 17e arrondissement, a décompté près d'une dizaine de personnes à la rue. Qu'est-ce que ça donnera, pour le reste de Paris ? Les chiffres seront dévoilés plus tard. Mais Florian a fait ses comptes : "Il disait combien, le secrétaire d'Etat qui avait fait polémique ?  50 personnes qui dorment dehors à Paris ? Je sens qu'on va être loin du compte !".

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