Notre-Dame-des-Landes : dans quel état d'esprit sont les habitants de la ZAD ?

Notre-Dame-des-Landes : dans quel état d'esprit sont les habitants de la ZAD ?

LE POINT - Alors que le gouvernement doit prendre sa décision d’abandonner ou non le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes d’ici fin janvier, dans quel état d’esprit sont les Zadistes, qui occupent la zone sur laquelle doit être construit le futur aéroport ?

Une voix enjouée, et prévenante. "Mais bien sûr qu’on répond ! Tu dois faire ton sujet pour quand ?" Belle humeur, tutoiement, décontraction. Alors que le gouvenrement doit se prononcer dans les prochains jours sur l'abandon ou non du projet d'aéroport, la ZAD, Zone d’occupation sur Notre-Dame-des-Landes, ouvre grand les bras aux journalistes. Accueillante.


Au téléphone, Camille – tous les Zadistes s’appellent Camille -, en charge de la com’ prend donc volontiers le temps pour répondre. Soucieux de démonter certaines images qui circulent dans certains médias, celles d’une "bande fous furieux, terroristes", qui "scandalisent par leur existence même" des médias en quête "d’images spectaculaires des expulsions". Soucieux, aussi, de ne pas être dans le rejet total : "Il y a aussi des journalistes qui sont aussi intéressés par notre projet, ce qu’il y a derrière !", nuance Camille. 

On essaie d’imaginer autrement comment vivre ensembleCamille, habitant de la Zad

Ce "projet", cette "logique constructive", c’est bien là-dessus que veulent communiquer les habitants de la zone à défendre, censée accueillir le futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Soucieux de montrer que non, ils ne sont pas que dans la lutte, mais aussi dans la construction. Pour ça, le discours est gentil, mais bien rodé. "La réalité de la ZAD, ce sont des travailleurs, des paysans, des projets de vie qui se créent", raconte Camille. Car depuis que la ZAD s’est implantée, en 2009, toute une vie s’est installée. 


Aujourd’hui, existent environ 70 "lieux de vie" sur les 1.650 hectares de terre du futur aéroport, qui regroupent des familles, des petites communautés, des groupes d’amis. Environ 200 personnes, dit-on. Et une petite vingtaine de lieux d’activités, variées : des boulangers font du pain ; des équipes se penchent sur la gestion du bois et de la forêt ; une ferme, sauvée de la destruction, abrite désormais un cheptel de moutons ; un hangar des charpentiers a été créé. 


Existent aussi, en vrac, une brasserie, un marché à prix libres, une table d’hôtes, une conserverie, ou encore une salle de concert, un studio d’enregistrement hip-hop et une salle de son, une bibliothèque...  Un autre modèle de société tente de s’établir ici, dans le bocage nantais. "On essaie d’imaginer autrement comment vivre ensemble", résume Camille. "Essayer de penser autrement le monde, sortir de l’ultra consumérisme, d'essayer, avec les paysans, les associations, les naturalistes, de penser un nouveau modèle de vie, au-delà de la résistance à un projet destructeur."  Proposer, installer une "vision pour l’avenir de ce territoire".  

On est dans un état d’esprit de dialogue avec le gouvernement... dans l’hypothèse où le projet s’arrêteJulien Durand, porte-parole de l'Acipa

Car ce n’est pas anodin si José Bové a sorti la semaine dernière de son chapeau le modèle de la société civile du Larzac. S’amorce, tout doucement, de la part des opposants à Notre-Dame-des-Landes, une pédagogie sur le sujet, proposé comme alternative "intelligente" à une évacuation par la force. Il faut jouer finement. "Tout ce qui sort depuis quelques jours est soigneusement réfléchi", sourit au téléphone Julien Durand, porte-parole de l’Acipa, association qui regroupe les opposants à Notre-Dame-des-Landes. "L’idée est de s'inspirer de qu’il s’est passé dans le Larzac, sans forcément copier", résume-t-il. 

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Brune Poirson sur l'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

Les opposants ont ainsi commencé à réfléchir, à une gestion collective de la zone une fois le projet abandonné : les propriétaires qui le souhaitent retrouvent leur bien, mais pour le reste, l’Etat conserverait les terres, les maisons et les louerait. "On est en train de discuter sur la ZAD de façon intensive depuis deux mois, pour monter un groupe de travail collectif", afin de s’assoir autour d'une table avec le gouvernement pour évoquer cet avenir. 


Bref, le mot d’ordre est aujourd’hui affiché : "On est dans un état d’esprit de dialogue avec le gouvernement... dans l’hypothèse où le projet s’arrête. On n’est pas dans une opposition stérile", explique Julien Durand.  Cette légalisation progressive du territoire ne serait pas simple, il le reconnaît et "demanderait environ 2 ou 3 ans". Mais la volonté de dialogue et de construction affichée fait paraître déplacée une évacuation par la force. "Cela ne servira à rien si ce n’est de faire un état de résistance supplémentaire qui n’aurait plus lieu d’être", insiste Julien Durand. 

Pas (que) des enfants de choeur

Reste que l’hypothèse d’une évacuation de la ZAD par la force, quelle que soit l’option retenue, n’est pas à exclure. Et dans ce cas, quelle sera la parade ? La réponse est plus floue. "Il est possible que des gens jugent qu’il faille évacuer", dit Camille. "Mais un ensemble de personnes pensent qu’on peut rester.  A un moment donné, la question va être mise en débat. On espère qu’on ne va pas revenir à la situation de 2012", lors de l’opération César, au cours de laquelle plus de 1.200 policiers et gendarmes avaient tenté de les déloger par la force. Camille le dit à demi-mot : s’il y a usage de la force, la Zad saura répondre. "Cela fait cinq ans qu’on y est prêt, qu’on vit avec la possibilité qu’un jour, ils prennent la décision de débarquer avec des tractopelles", se contente-t-il de répondre. 

Car la ZAD n’est pas (que) un village d’enfants de chœur. Tournent souvent, relayées par les gendarmes, ces images de checkpoint, de chiens qui montent la garde, de fossés et miradors, de barricades piégées, renforçant l’image d’un camp retranché. Infos fiables ou pas, elles suscitent, quoiqu'il en soit, des relents de soufre.

Tu peux aller sur la Zad, mais c'est une visite guidée, comme à Chambord, tu ne vas pas partoutUn journaliste de presse locale

 "Oui il y a des gens qui habitent ici, qui sont prêts à résister", répond Camille. "Mais c’est aussi très réducteur et très anxiogène, de dépeindre cela comme un petit groupe de pré-terroristes. C’est fait pour décrédibiliser le mouvement". Car la Zad, c’est aussi un mélange de  multiples mouvances, de philosophies, de visions politiques différentes. Il y a bien sûr, une part de fantasme. Mais aussi une réalité très pragmatique. La ZAD est une micro-société, avec ses paradoxes et ses contradictions. Cela a d’ailleurs pu être sujet à frictions, entre l’Acipa et les Zadistes, par le passé. "On leur a souvent reproché de gâcher leur communication en étant 'sectaires'", raconte Julien Durant, évoquant des comportements qui peuvent parfois friser la "dictature". "On leur a martelé qu’il ne fallait pas que la zone se referme sur elle-même. Ce n’est pas toujours facile, mais cela fait partie des contradictions de la Zad, qui veut faire primer le collectif, mais qui parfois est déchiré par ses individualités." 


Mais des avancées se font : "Par exemple, on est tout près d’arriver à un accord sur la libre circulation sur la zone, une fois le projet abandonné", explique le porrte-parole de l'Acipa. "Il y a vraiment une logique de dialogue." L’hypothèse avancée est aussi que si l’Etat et les opposants s’entendent pour redistribuer les terres, les Zadistes les plus radicaux - ils ne sont pas la majorité - se retrouveraient marginalisés.


Diverse et mouvante, telle est la ZAD. Ce qui est certain, note un journaliste de presse locale, c’est que les Zadistes affichent aujourd’hui une "opération séduction". "Il y a eu à une époque des relations très compliquées entre les journalistes et les  Zadistes", raconte-t-il, rappelant les caillassages passés de véhicules ou de caméras de journalistes. "Mais aujourd’hui, depuis la médiation, on est dans une toute autre situation : après nous avoir tapé dessus, ils savent nous utiliser à grands coups de sourires, d’amabilité... C’est quelque chose qu’ils savent quand même très bien manier." 


Car la ZAD sait garder ses mystères, derrière ses sourires. Les journalistes peuvent ainsi venir en reportage sur la zone. "Mais c’est une visite guidée, vraiment guidée", dit le journaliste. "C’est comme à Chambord : tu ne vas pas dans toutes les pièces. Alors on te montre la bibliothèque, le pain, mais tu ne peux pas te balader comme ça sur la Zad." Le climat lui semble toutefois apaisé : "On sent qu’ils sont globalement confiants, et que l’atmosphère est globalement détendue", analyse-t-il. "Ils se disent qu’ils sont en passe de gagner la partie. Après, si c’est un 'oui' à l’aéroport, ce sera véritablement chaud. Mais je ne pense pas qu’on s’achemine vers ça... "

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