Risque terroriste, déchets, fraudes... Un rapport pointe les failles inquiétantes de nos centrales nucléaires

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ALERTE - Une commission d'enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires a rendu ses conclusions ce jeudi 5 juillet. Les députés alertent sur certaines failles du parc français et préconisent 33 mesures, alors que le gouvernement planche sur les nouveaux équilibres entre nucléaire et énergies renouvelables.

C’est un rapport peu rassurant que remet ce jeudi la commission d'enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires. Risque d’attaques terroristes, vieillissement des centrales, mesures de sécurité trop opaques, fraudes relatives à la conformité des pièces, la liste des critiques est longue. Les 19 centrales nucléaires françaises ne seraient pas si sécurisées que ça. "Le parc nucléaire français comporte plus de fragilités que je ne le pensais", reconnaît même la rapporteure et ex-secrétaire d'Etat à la biodiversité Barbara Pompili (LREM) auprès de nos confrères du Monde.


Les députés ont passé cinq mois à éplucher les documents relatifs à la sécurité des sites, à s’entretenir avec 83 spécialistes de la question et à se rendre dans les différentes centrales en France, mais aussi à l’étranger - notamment sur le site de Fukushima au Japon. Il en découle 33 mesures préconisées pour éviter des accidents et prévenir tout acte de malveillance. 


Ces conclusions arrivent à point nommé : le gouvernement travaille actuellement sur une première version de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie. Cette PEE devra notamment établir les apports en énergie du nucléaire et des énergies renouvelables pour les dix prochaines années et trouver le bon équilibre.

De cette enquête, les députés en ont tout d'abord conclu que la France n'était pas à l'abri d'une attaque terroriste contre une centrale. L'ONG Greenpeace avait déjà alerté à de nombreuses reprises sur ce sujet. Deux jours avant la remise de ce rapport, ses militants avaient envoyé un drone – décoré en Superman – s'écraser sur le mur de la piscine d’entreposage du combustible nucléaire usagé de la centrale de Bugey, près de Lyon, sans que l'engin ne soit intercepté. 


EDF assure que la sûreté des installations n'en est pas moins assurée, mais les députés ne sont pas d'accord. "Les installations nucléaires françaises semblent souffrir d’une faille originelle à laquelle il sera difficile de remédier : elles n’ont pas été conçues pour résister à une agression de type terroriste", peut-on ainsi lire dans ce rapport.


Lors de son audition, le directeur général d’Orano (ex-Areva), Philippe Knoche, a listé certaines menaces : la chute d’un avion, le risque d’intrusion ou encore le risque de sabotage interne. A la question de la résistance des piscines d’entreposage, la commission n'a pas obtenu de réponses satisfaisantes ni de la part de l'armée, ni d'EDF. Car ces deux derniers ont invoqué le secret-défense. 


Faute d'informations détaillées, les députés préconisent que quatre gendarmes "au minimum" soient présent "à tout instant par réacteur nucléaire". Ils souhaitent également la création d' une "délégation parlementaire au nucléaire civil dont les membres auraient accès aux informations classifiées".


Par ailleurs, la commission veut demander à Google Earth de flouter nos installations nucléaires. Les itinéraires des convois de matières radioactives devraient enfin être réétudiés. Actuellement, ces convois utilisent souvent le même trajet, aux mêmes horaires, en faisant des cibles faciles, alors que 1000 à 1500 convois de ce type sont autorisés chaque année.

Selon l'ancien directeur de la centrale de Fukushima, lors de la catastrophe, "les sous-traitants sont partis très rapidement, considérant que la tournure prise par les événements n'était pas prévue par leur contrat". La sous-traitance comporte bel et bien des risques, notamment une dilution des responsabilités, "une perte de compétences des exploitants" et "leur dépendance vis-à-vis des entreprises prestataires".


Or plus de 70% des salariés de la filière en France sont des sous-traitants (160.000 sur 220.000 salariés). Il y a de cela quelques jours, le 19 juin, un salarié de la centrale de Paluel (Seine-Maritime) est resté 72 heures sur le site après avoir fait un malaise sans que personne ne s'en rende compte. Le contrôle des allers et venues aurait pourtant dû noter qu'un agent n'était pas sorti comme il l'aurait dû. Le gouvernement se veut rassurant : pour intégrer un poste dans une centrale, une enquête est menée. Sur 125.000 postulations, 753 personnes ont ainsi reçus un avis défavorable, principalement pour des cas de consommation de drogue mais aussi, dans une moindre mesure, pour des cas de radicalisation, a indiqué le ministre de l'Intérieur lors de son audition. 


EDF assure également qu'elle pourrait agir seule, avec uniquement ses agents, en cas d'accident. Insuffisant pour convaincre les députés qui souhaitent que la sous-traitance soit mieux encadrée et que des consignes soient données en cas de catastrophe.

Actuellement, près de 15.000 tonnes de combustible sont stockées dans des piscines d'entreposage. Les députés proposent une alternative : l'entreposage à sec, qui a l'avantage de ne pas être dépendant d'une alimentation en eau froide et en électricité. 


Le rapport souligne aussi les "vulnérabilités certaines" du projet "Cigéo" d’enfouissement en profondeur des déchets nucléaires à Bure (Meuse). Il préconise à la place l’entreposage de longue durée en "subsurface", c’est-à-dire à faible profondeur (contre 500 mètres dans le projet actuel).


Et ce n'est pas tout, les députés se posent la question du bienfait du retraitement. Aujourd'hui, le combustible nucléaire utilisé pour la fission est partiellement recyclé. Or selon eux, cette "quasi-exception française" "conduit à une multiplication des transports de matières radioactives" et donc à davantage de risques.

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Les députés estiment que "la prolongation de l'exploitation du parc actuel n'est pas certaine, malgré la volonté affichée d'EDF" de prolonger la vie de ses réacteurs au-delà de quarante ans. 


Certains réacteurs sont déjà démantelés actuellement et cela ne s'annonce pas si aisé. "La connaissance même approximative d'un échéancier de démantèlement" est impérative, selon les députés. "On peut imaginer que la première échéance pourrait concerner les réacteurs du Bugey, mis en service en 1979", avancent les députés.


Le ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, a pour le moment promis un "échéancier" précis d'ici à la fin de l'année sur la fermeture de réacteurs nucléaires afin "qu'on sache quels réacteurs et le nombre de réacteurs" qui seront concernés. Cela n'inclut pas encore le démantèlement et ses coûts.

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Enfin, la commission souhaite donner plus de poids à l'Autorité de sûreté nucléaire, notamment en lui allouant plus de budget pour mieux louer contre les fraudes. 


Il y a deux ans, on apprenait l'existence de falsifications de documents et d'incohérences dans la fabrication de pièces dans l'usine Areva du Creusot en Saône-et-Loire. Ce scandale ne serait pas si isolé que ça. La commission a notamment découvert que des pièces "n'avaient pas été usinées de manière correcte" sur le site de Flamanville. "Des fraudes relatives à la conformité des pièces ont également été mises en évidence", rapporte la commission. 

Ce rapport n'a pas manqué de faire réagir dans la classe politique. Preuve que le sujet est brûlant, la publication du rapport n'a pas été validé par tous les députés de la commission. Si 15 députés l'ont validé, six s'en sont désolidarisés et deux se sont abstenus. "Ce rapport souffre d'un péché originel dans sa construction. Il comporte un postulat de départ selon lequel les opposants au nucléaire, les antinucléaires, ont raison", a ainsi jugé le député (LR) Julien Aubert. Les écologistes estiment de leur côté que le rapport ne va pas assez loin et réclament la sortie du nucléaire.

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