Olivier Roy : "Si vous êtes jeune, il n'y a guère plus que le djihad sur le marché"

SOCIÉTÉ

INTERVIEW - Olivier Roy est agrégé en philosophie et dirige le programme Mediterrannée de l'Institut Universitaire Européen de Florence (Italie). Il a effectué de nombreux voyages au Moyen-Orient et c'est un spécialiste reconnu de l'islam. Il décrypte avec metronews les résultats de notre enquête sur les réseaux djihadistes féminins.

On a coutume de présenter les femmes djihadistes comme des victimes. Or, dans notre expérience, on voit qu'elles jouent un rôle particulièrement prosélyte. Les femmes jouent-elles un rôle plus grand dans l'islam d'aujourd'hui ?
Je lie ça à une certaine déculturation. On quitte l'islam traditionnel pour entrer dans des formes modernes du religieux : l'individualisation mais aussi la féminisation. C'est un phénomène que l'on trouve dans toutes les grandes religions monothéistes et qui est paradoxal : les femmes veulent à la fois être dans la religion traditionnelle, tout en ayant une place plus importante. C'est toute l'erreur qu'on fait sur le voile intégral. La burqa, pour ces femmes, c'est une sorte exhibitionnisme. De mise en scène de soi-même. C'est de la servitude volontaire. 

Sur Facebook, les amies de notre Aïcha sont également très jeunes. Pourquoi est-ce un trait commun aux djihadistes occidentaux ?
Nous sommes face à un phénomène profondément générationnel. Ces jeunes éprouvent de la fascination pour une cause, mais aussi pour la violence, même si elle est moins prégnante chez les femmes. Avant, les jeunes partaient au Vietnam ou en Bolivie, avec les guérillas d'extrême gauche. Aujourd'hui, alors que nous sommes dans une période de repli sur soi et de nationalisme, si vous êtes un adolescent, que vous voulez lutter contre l’ordre établi et que vous rêvez à l'échelle du monde, il n'y a guère plus que le djihad sur le marché.

Pourquoi Facebook joue-t-il un rôle aussi fort dans l'embrigadement des jeunes ?
Ils y retrouvent ici une fraternité. On partage des choses, on se situe en dehors de la société que l'on condamne et on crée un effet de complicité. C'est assez classique de tous les mouvements de type sectaire.

Il est aussi surprenant de voir autant de jeunes préparer eux-mêmes, dans leur coin, leur départ pour le djihad…
C’est là que l'on voit qu'il est absurde d'interpréter les départs au djihad en termes de communauté. Ceux qui partent sont complètement atomisés, individualisés. Ils reconstituent sur Internet une communauté virtuelle. C'est ce que j'ai désigné dans mon livre* comme "l'Oumma (communauté musulmane) virtuelle"*.

Quel rôle des femmes qui partent faire le djihad ?
Elles sont là pour être mères et pour le "repos du guerrier". Cette notion matrimoniale est très importante. Tous les grands mouvements djihadistes veulent marier leurs combattants, justement pour que le mouvement cesse d'être virtuel.

A-t-on déjà vu des femmes sur le front ?
Je n'en ai jamais entendu parler. Des attentats suicides oui, mais plutôt dans des mouvements de type nationaliste. Ceci dit, un de ces groupes pourrait sauter le pas. Cela serait paradoxal par rapport à l'orthodoxie religieuse ; mais comme ces gens sont davantage dans la construction d'un imaginaire, ça peut marcher.

Comment faire pour lutter contre cette radicalisation virtuelle, quasiment incontrôlable par les autorités ?
Il faudrait jouer sur la déception. Se retrouver "bobonne" au foyer n'est pas forcément si épanouissant. Il y a de plus en plus de retours parmi ceux qui sont partis avec une image complètement romantique. Il faut les accueillir, les faire passer à la télé, leur faire raconter. Il y a une énorme illusion dans le djihad, donc forcément, cela génère des déceptions.

L’islam mondialisé, Paris, Le Seuil, la couleur des idées, 2002, 208 p.

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