On a discuté avec des détenus sur Facebook : "Toute la taule a un smartphone"

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ENQUETE - Dans les prisons françaises, de très nombreux détenus sont en possession d’un smartphone. Présents sur Facebook et Instagram, ils gardent le contact avec leurs proches et publient pour certains des photos de leur vie derrière les barreaux. LCI a discuté avec certains d’entre eux.

EDIT - Lundi 9 octobre, l’annonce de l’arrestation de deux détenus, soupçonnés d’avoir préparé un attentat depuis leur cellule de la prison de Fresnes grâce notamment à leurs portables, a relancé le débat autour de la présence de smartphones derrière les barreaux. A cette occasion, nous republions cette enquête, réalisée initialement le 3 novembre 2015, au cours de laquelle nous avons pu discuter avec des détenus... via Facebook.


"Bien sûr que j’avais un smartphone dans ma cellule. Comme 90% des détenus, d’ailleurs." Samuel* est sorti le 24 octobre de détention. Au centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet, où il a purgé sa peine, les prisonniers sont à l’ombre mais jamais hors-ligne. Et cela semble être le cas dans la plupart des prisons françaises, où les téléphones, toujours formellement interdits, font pourtant partie du quotidien des détenus. La preuve : rien n’est plus simple, par Internet, que d’entrer en contact avec eux.


Stann* se cache derrière un pseudo. Incarcéré depuis sept mois à la maison d’arrêt de Fresnes, il confie à LCI, via la messagerie Facebook: "Toute la taule a un smartphone dans sa cellule. C’est pas compliqué, il suffit d’avoir des sous." Car en prison plus qu’ailleurs, la connexion au monde extérieur a un prix. Compter entre 100 et 700 euros, selon le modèle, pour acquérir le précieux smartphone. Et avec un peu d’imagination, l’opération ne semble pas bien difficile. Samuel, à présent libéré, n’a plus peur de détailler les méthodes qui ont la côte : "Pour avoir un portable en prison, il y a plusieurs solutions. Soit on t’en jette un par-dessus les murs et tu le récupères en promenade, soit on te le refile au parloir. Après, c’est vrai qu’il faut souvent changer de téléphone, à cause des fouilles. Mais les jetteurs, c’est pas ça qui manque." Les "jetteurs" ? Ce sont ces complices, à l’extérieur, qui sont payés pour projeter le téléphone par-delà les barbelés, généralement à l’aide d’une raquette et d’une balle de tennis trafiquée.

Je ne laisse rien dans ma celluleAdel

"Garder le contact avec la famille". Pour Stann et Samuel, le smartphone en détention permet surtout de combler la solitude et de rassurer les proches. D’ailleurs, Stann n’hésite pas à partager avec ses amis Facebook le quotidien de la maison d’arrêt. Et il n'est pas le seul. Au mois de janvier 2015, une page Facebook tenue par des détenus des Baumettes, à Marseille, a fait scandale. Elle montrait notamment plusieurs prisonniers en possession de substances illicites. Depuis, l’administration pénitentiaire a ouvert une enquête et les clichés compromettants ont disparu. Mais, ailleurs, d’autres les ont remplacés. Plusieurs détenus - parmi lesquels nous n’avons remarqué aucune femme - n’hésitent pas à poster photos et vidéos sur Facebook. Des images qui, grâce à l’option géolocalisation, se retrouvent… sur les pages publiques de nombreux centres pénitentiaires.


Pêle-mêle, on retrouve donc sur la page de la maison d’arrêt de Villepinte des cartouches de cigarettes par dizaines, des barrettes de shit, plusieurs téléphones portables et des liasses de billets. Même scénario sur la page de la prison de Fresnes. Iphones en train de charger, sachets de cannabis et photo d’une cellule retournée après la fouille des surveillants : une bonne partie de la vie pénitentiaire est ainsi documentée en ligne. Adel*, 19 ans, est incarcéré aux Baumettes depuis quelques mois. Lui aussi met en ligne ses photos. Sur son profil Facebook, chacun a accès à une série de clichés prise dans les douches, dans la cour ou dans la chambre "avec le co-détenu". Le jeune homme, souvent connecté, nous répond du tac au tac. Il explique : "On a tous internet mais là, je ne suis pas dans ma cellule. Je ne laisse rien dans ma cellule." Dix jours à l’isolement et un possible allongement de peine : Adel risque gros si jamais un détenu met la main sur son portable. D’autant que les fouilles sont fréquentes.

En vidéo

Un projet d'attentat préparé depuis une cellule de prison déjoué, une première en France

La Pénitentiaire est un vrai gruyèreJérôme Massip, syndicat pénitentiaire des surveillants

Des fouilles, Jérôme Massip, surveillant à Toulouse, en fait beaucoup. Secrétaire général national du Syndicat pénitentiaire des surveillants, il ne cache pas sa colère : "Ça fait dix ans qu’on dénonce le fléau des téléphones en détention. Dans la prison, on ne compte plus ceux qui ont un portable, on compte ceux qui n’en ont pas, ça va plus vite" débite-t-il, amer, avant d’assurer : "La pénitentiaire est un vrai gruyère". Selon lui, la découverte d’un téléphone portable en cellule "débouche toujours sur une agression physique ou verbale. Et quand les détenus sont plusieurs par cellule – c’est-à-dire la plupart du temps – il est alors impossible de savoir à qui appartient l’appareil." La solution ? Pour le syndicaliste, elle est simple : "il faudrait rétablir la fouille systématique des détenus à la sortie du parloir."


Du côté de l’administration pénitentiaire, une porte-parole contactée par LCI assure : "Différents outils sont utilisés pour endiguer la propagation des portables en cellules. L’entrée des parloirs est équipée de portiques électroniques et jusqu’à présent, 628 brouilleurs d’ondes ont été installés." Plus de 600 brouilleurs pour un peu moins de 200 établissements pénitentiaires en France ? Voilà qui semble conséquent.

Brouillage et portiques : pas pour tout de suite

Mais bien vite, notre interlocutrice concède : "La technique du brouillage est limitée. D’abord, elle demande des mises à jour très régulières et ensuite, elle empêche les communications entre les surveillants et embête les riverains, voisins des centres de détention." Quant aux portiques, "ils sont d’abord réglés pour repérer les armes et laissent passer sans problème les petits téléphones" détaille Jérôme Massip.


En attendant, Stann a ouvert un compte Instagram où se retrouvent quelques selfies derrière les barreaux assortis de légendes pour le moins cocasse : "c’est à Fresnes que Fleury la Santé…".Des clichés qui ne doivent pas faire oublier qu'en 2013, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'Homme pour ses conditions de détention jugées indignes.


*Tous les prénoms ont été changés

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