"On n’a même plus le temps de dire bonjour" : les facteurs dans la rue pour crier leur souffrance au travail

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PAS CONTENTS - Trois syndicats de La Poste appellent à la grève ce jeudi pour défendre les conditions de travail des facteurs. Alors que La Poste planche sur un plan Ambition 2020, ils dénoncent une véritable "crise sanitaire et sociale" dans la profession.

Il décroche le téléphone. Pourtant il est en tournée. Stéphane est facteur à Nantes, en pleine distribution. "Mais ça ne me dérange pas de répondre", dit-il. "C’est pour parler de mon métier, de nos revendications." Pourtant,  le temps de sa tournée est compté.  Chaque matin, c’est dans une petite course contre la montre qu’il se lance. "Je prends mon service à 7 h, et finis à 14 h", raconte Stéphane à LCI. "Je commence par faire le tri, préparer le courrier, avant de partir le distribuer." Plus d’un millier de logements à arpenter. Puis, retour au centre, pour à nouveau trier, renvoyer les lettres non-réceptionnées, faire des retours à l’envoyeur. 


"C’est un travail utile, une mission de service public même si La Poste est devenue une société anonyme (en 2010, nldr). C’est important pour moi, ce lien avec les usagers, les petits commerçants, le quartier… " Sauf que depuis ses débuts, en 2002, il considère que les conditions se sont dégradées. "On a supprimé une quinzaine d’emplois dans le centre-ville", explique Stéphane. "Du coup, les tournées ont été redispatchées sur les autres facteurs." Conséquences, avec ces rues ou d’immeubles en plus à gérer, de plus en plus de postiers n’arrivent pas à boucler leur tournée sur le temps de travail indiqué. "Nous n'avons même plus le temps de dire bonjour. Nous recevons des injonctions paradoxales de la direction, qui nous demande de bien faire notre travail, mais en nous créant des tournées infaisables. Certains collègues ont déjà eu des avertissements ou des sanctions disciplinaires. D’autres choisissent de faire des dépassements horaires, qui, évidemment, ne sont pas comptés."

Il y a une vraie colère, rentrée. De la rageStéphane, facteur à Nantes

Et à tout cela,  viennent s'ajouter de nouveaux petits services, que La Poste, engagée dans un vaste programme de transformation pour devenir le "premier opérateur de services à la personne", leur demande, de plus en plus, d'effectuer. "On nous rajoute des petites choses, coller des autocollants, transporter des colis, des lettres recommandées qui nécessitent du temps, mais aussi des nouveaux services, comme distribuer en main propre des catalogues de vente par correspondance, des prospectus… On se retrouve à ramener des courriers urgents au centre, parce que qu’on a dû faire ça en priorité. On marche sur la tête !"  


Stéphane parle aussi de ce qu'il qualifie de "pression permanente". "Dans le département, la direction a mis en place des briefs quotidiens pour nous dire l’évolution du chiffre d’affaires des facteurs,  sur les ventes de timbres par exemple." Au point qu’il est fatigué. "Je ne connais pas un facteur qui conseillerait à ses enfant de faire ce métier. Autour de moi, il y a des démissions, à tous les niveaux. Des facteurs qui se shootent à la codéïne… Il y a une vraie colère, rentrée. De la rage." 

Le plan ne répond absolument pas à la situation dramatiqueEddy Talbot, délégué Sud-PTT

Les syndicats, eux, parlent d’une "crise sanitaire et sociale", et dressent le parallèle avec France Télécom et ses vagues de suicides. D'où l'appel de la CGT, de Sud et de l’Unsa à cette journée d’action. "Ce n’est pas nouveau, il y avait déjà eu des alertes sérieuses en 2012, après plusieurs suicides", précise à LCI Eddy Talbot, de Sud PTT. A l’époque, La Poste avait créé une commission sur le sujet. "Nous avons eu des discussions, des réunions. Cela s’est résumé à de l’enfumage", indique le syndicaliste. Pour lui, c’est même de pire en pire. "Le rythme s’est accéléré, on nous réorganise tous les deux ans, les problèmes sont ressortis plus vite et plus fort." 


Le 26 octobre dernier, l’ouverture de négociations avec la direction sur l’évolution du métier de facteur a fait dégoupiller les syndicats, dont certains ont claqué la porte, dès la 2e réunion, en novembre. "La direction est arrivée avec un projet d'accord complètement pourri, du foutage de gueule", s’indigne Eddy Talbot. "Cela ne répond absolument pas à la situation dramatique. C’est même dangereux, car cela accélère le mouvement en demandant une plus grande flexibilité." Fermetures de sites, déplacement du temps de travail des facteurs du matin en journée pour "économiser" certaines tournées… Pour les syndicats, le document ne fait rien pour l’emploi, alors que depuis des années, la direction pousse à l’inverse à l’écrémage des troupes.  "Il y a eu 9000 départs naturels en 2015", compte Eddy Talbot. "Et la direction fait pression pour qu’il y ait 7 à 10000 départs d’ici 2020. A côté de ça, elle annonce qu’elle va recruter 1.000 personnes. C’est largement insuffisant. Les services sont très tendus, y compris pour les cadres qui doivent gérer des équipes en sous-effectifs."

Les facteurs incités à "relayer des informations commerciales"

Là-dessus, La Poste veut continuer sa mutation en milieu concurrentiel. Et ça passe, dans ce projet d'accord, par de petites évolutions du métier. Par exemple, s’il y est rappelé que "les facteurs ne constituent pas un réseau de vente", ils sont en tout cas incités à "informer les clients de nouvelles offres, relayer des informations commerciales"… De nouvelles fonctions sont aussi créées, comme les "facteurs polyvalents" et "facteurs de service experts" pour améliorer les remplacements sur des postes vacants, amenés à tourner sur plusieurs établissements. "C’est absurde", dénonce Eddy Talbot. "Un facteur connait sa tournée, acquiert des automatismes qui font qu’il est plus efficace, fait du lien social dans les quartiers sensibles. Mais d’un point de vue patronal, cette organisation est contraignante, car empêche la flexibilité." Autre critique, la spécialisation de facteurs, surtout les remplaçants, dans la vente de produits. "Il se crée une véritable marchandisation du lien social, notamment dans le service à la personne que La Poste veut développer", détaille Eddy Talbot. "Relever le compteur, surveiller si telle personne va bien. Avant, c’était des choses que le facteur faisait naturellement. Ca sera payant."


Mais tous les syndicats insistent : si le métier de facteur est le plus visible, tous les services sont touchés. "Il n’y a pas longtemps, une cadre du service financier a tenté de se défenestrer", rapelle Eddy Talbot, recensant une dizaine de suicides en deux-trois ans. "Ca va mal partout. Mais c’est une population en souffrance, qui, du coup, a du mal à se mobiliser pour lutter contre cette marche forcée."

La Poste affirme être à l'"écoute"

Contactée par LCI, La Poste nous a renvoyés sur un communiqué, dans lequel elle réaffirme être "à l’écoute", dans une "dynamique de dialogue social". Elle a d’ailleurs quelque peu revu sa copie dans un nouveau projet d’accord remis aux syndicats le 5 décembre. Elle y annonce notamment "un niveau de recrutement externe fortement revu à la hausse" et la mise en place d'une méthode d’évaluation de la charge de travail des facteurs. Elle promet aussi des investissements dans les moyens de locomotion, des rénovations des locaux, ou encore un renforcement de l’encadrement de proximité et une formation managériale centrée sur la qualité de vie au travail. Elle s’engage en outre à "recruter immédiatement 500 facteurs en CDI d’ici la fin de l’année 2016".

En vidéo

VIDEO. A La Poste, des conditions de travail qui poussent à bout les facteurs

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