"On prend les lectrices pour des connes" : elle a été auteur de romans érotiques, et balance sur l’envers du décor

"On prend les lectrices pour des connes" : elle a été auteur de romans érotiques, et balance sur l’envers du décor

REPENTIE - Camille Emmanuelle, journaliste et spécialiste des questions de sexualités, vient de sortir "Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite". Un petit essai dans lequel elle balance sur les méthodes de production quasi industrielles de ces romances érotiques.

"J’ai 26 ans, je vis à New York à Manhattan. Je suis une journaliste people à succès. Mon père américain était rockeur, ma mère anglaise, chanteuse lyrique. J’ai déjà écrit 12 romances érotiques. Pas mal non ?" Pas mal oui. Et sacrément glamour. Sauf que c’est faux. Camille Emmanuelle est née en Bretagne, vit à Paris, se "contrefout des people". Son père est anesthésiste et sa mère sage-femme à la retraite. Ah, et elle a 36 ans.  Moins glamour.

Ce qui est vrai, c’est que Camille Emmanuelle a bien écrit des romances érotiques, sous un faux profil de journaliste à succès qui lui a été imposé. Une douzaine, entre 2013 et 2014, le temps de sa collaboration avec une maison d’édition spécialisée dans le genre. Et ce qu’elle a découvert l’a assez inspiré pour qu’elle en parte en claquant la porte, et en livre un petit essai "Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite", où elle explique à Manon, fidèle lectrice imaginaire, pourquoi, elle devrait arrêter de lire ces nouvelles, tout de suite.

Au début, ça m'amusait- Camille Emmanuelle

La collaboration a pourtant bien commencé. "Au début, c’est une expérience qui m’arrangeait bien" raconte en rigolant Camille Emmanuelle. "Ca faisait plaisir à mon banquier et à ma propriétaire, et ça m’amusait. J’avais déjà lu des Harlequin, regardé des séries à l’eau de roses américaines, écris sur le sexe. Alors pourquoi pas."

 

Camille est donc chargée d’écrire "des romans érotiques à destination d’un jeune public féminin. Des histoires d’amour, mais avec des scènes de sexe explicites. " Le genre est appelé "mummy porn". Il a débarqué en force en France avec le fameux 50 Nuances de Grey, et ouvert la voie à un tas de resucées du même style. "Le mummy porn, c’est un mélange de roman à l’eau de rose de type Harlequin avec une jeune fille qui rencontre un homme riche,  un peu sexuel mais pas non plus très, très cul, et de "chick lit", type "Le diable s’habille en Prada", avec des jeunes héroïnes urbaines, contemporaines, qui parlent de Louboutin, de brunch, et de comédie romantique américaine", décrit Camille Emmanuelle. "C’est intelligent, car ils prennent une vieille recette, mettent un peu de paillette moderne dessus, un peu de cul, mais pas trop."

On prend les lectrices pour des connes, incultes, apolitiques, consommatrices- Camille Emmanuelle

Sur le coup d’ailleurs, quand 50 Nuances de Grey est sorti, Camille Emmanuelle a plutôt salué la chose. "C’est plutôt une bonne nouvelle, de se dire qu’il y a des femmes qui écrivent sur le sexe, et dire : oui, on peut être dans le métro, et lire ça sans passer pour une salope". Sauf que petit à petit, Camille Emmanuelle découve les dessous du genre.  Il y a, d’abord, les rouages de l’écriture de ce type de roman. Un roman par mois, la production est quasi industrielle, payée au lance-pierre : 1.500 euros le livre. Alors forcément, ces histoires de rencontres amoureuses sont très cadrées. Tome 1 :  c'est la rencontre ; le tome 2 : premier voyage dans une destination de luxe ; tome 3, "proposition romantique du héros à l'héroïne de faire un test HIV ensemble" ; tome 4 : le couple est en péril ; tome drame, type enlèvement ; tome 6 (enfin) : demande en mariage. Au fil des échanges, des consignes, des briefs et débriefs, des réécritures imposées, Camille découvre un "formatage extrêmement violent dans le style et dans le fond". Des intrigues littéraires "niveau CM2", basées sur des tableaux Excel et des statistiques Word, la promotion du luxe et des grandes marques – l’héroïne se fait inviter dans des jets, des hôtels de luxe aux Bahamas -, des références culturelles et politiques les plus mainstream possible,  un monde hétéro-normé. 

 "On prend les lectrices pour des connes, incultes, apolitiques, consommatrices" dit Camille. "Conne" surtout, car selon elle, le discours autour du couple, de l’amour, des femmes et même des hommes dans ce type de romance est "un discours très pauvre et réactionnaire". Dans ces livres, l’homme est dominant, richissime – milliardaire, toujours. "Il a 30 ans, est pété de thunes, mais ce n’est pas un héritier. C’est un self made man", décrit Camille. "Il est hyper bien gaulé, ne perd pas ses cheveux, n’a pas de poils sur le torse, il est bronzé mas blanc, il bande quand il faut et il sait faire jouir l’héroïne sans problème". La fille, elle, a environ 20 ans, elle est étudiante ou stagiaire, elle est "très belle mais elle ne le sait pas vraiment", elle est "blanche et mince", elle peut "adorer la mode, mais n’est pas pour autant superficielle". Suivant le livre, le milliardaire est rockeur ou grand avocat, la jeune fille stagiaire ou étudiante, mais grosso modo, les bases restent. Et, toujours, c’est "grâce à l’homme que la jeune fille s’accomplit". 

On est en train de biberonner toute une génération avec ces romances érotiques à la con- Camille Emmanuelle

"En tant que féministe, je faisais le grand écart", explique-t-elle. Et puis un jour, elle a craqué. C’était le jour de "l’affaire Collette". "J’avais écrit dans un manuscrit que le milliardaire offrait au père de la jeune femme un roman de Colette", explique Camille. L’éditrice a barré la référence, et écrit : "Non, Colette = bisexuelle. Bizarre comme cadeau." Ca a été la goutte d'eau. "J’étais habituée à ce qu’ils changent des trucs, mais ça m’a fait péter un plomb. Qu’on essaie à ce point-là de lisser le couple, le corps, le sexe, la société... C’était taré !" Elle a claqué la porte.

Mais si elle a choisi de tout balancer, c’est à cause de l’étendue du phénomène. "Ce genre envahit tout, colonise tous les rayonnages de tous les supermarchés de France", dit Camille. "On est en train de biberonner toute une génération avec ces romances érotiques à la con." Alors, comprenez- bien : Camille Emmanuelle n’est pas contre la littérature érotique. Bien au contraire, elle adore ça,  mais prêche pour la diversité, la qualité. "Le livre érotique est un objet trop précieux pour devenir un objet industriel bas de gamme et abrutissant", dit-elle. Pour preuve, ses souvenirs : "A 20 ans, je suis entrée dans une librairie pour m’acheter de la littérature érotique", se rappelle Camille. "Je suis tombée sur Françoise Rey, et j’ai découvert toutes ces plumes, d’Esparbec à Jay Marylin Lewis qui parlent si bien de la sexualité féminine. Aujourd’hui, si la même jeune femme entre dans une librairie, le seul truc qu’elle trouvera sera cette femme parfaite qui a 15 ans, n’a pas un poil de cellulite, des jambes d’un mètre 20, une sexualité à la Barbie et Ken." Alors la journaliste s'interroge : "Quel est le message ? Juste le même qu’on voie partout dans la presse féminine et dans la pub, avec des gens parfaits. Et ma théorie est que toute diffusion massive d’un message répété a un impact. Et celui-là est très nocif, pour les femmes, comme pour les hommes."

> Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, par Camille Emmanuelle, aux éditions Les Echappées. 13, 90 euros.

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