"On revient au Vélib 1, avec six mois d’emmerdes" : un salarié de Smovengo raconte les coulisses du "Vélibgate"

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TÉMOIGNAGE - Sous la pression de la Ville de Paris Smovengo, la société qui s’occupe de nouveaux Vélib’, a dû présenter un plan de sortie de crise. Un employé de le la société, en grève depuis mi-avril, explique comment ils ont vu venir le fiasco.

Autant de problèmes, c’en est presque devenu comique. Vaudevillesque. Il y a eu le retard des stations, les problèmes de raccordement, les vélos qui ne décrochent pas, ne s’attachent plus, les batteries qui se déchargent. Et, dans la foulée, une partie des salariés qui s’est mise en grève, depuis le 17 avril dernier, occupant les deux sites d’Alfortville et de Villeneuve-la-Garenne. Car ils sont, depuis le début, aux premières loges de ce que David*, appelle un "désastre".


David est un salarié de Smovengo. Il a même été l’un des premiers à travailler dans cette société, qui a remporté en avril 2017 l’appel d’offres de la Ville de Paris pour gérer les Vélib'. Il a été recruté comme agent de régulation. "Il y a trois type de postes pour les effectifs sur le terrain : les agents d’entretien, agent de maintenance et agent de régulation." Le recrutement a été simple. "Je voulais changer d’univers, j’ai mis mon CV sur le site de Pôle emploi. Ils ont trouvé mon CV et sont venus me solliciter, ils cherchaient des gens qui travaillent la nuit", raconte-t-il. Faire la régulation la nuit, c’est d’ailleurs une rare bonne idée de Smovengo dans ce projet pour des raisons évidentes de trafic automobile." 


"Chez Smovengo, on s’est retrouvé sur le terrain très rapidement, sans formation", raconte-t-il. Lui fait partie de la vague de "nouveaux", qui ont débarqué en premier, en décembre. Puis, sont arrivés les "anciens de Cyclocity", qui étaient auparavant chez JC Decaux, et ont obtenu auprès du tribunal d’être repris par le nouvel opérateur. "Au final, ils sont encore plus déçus que nous, ils ont énormément perdu au change", glisse David. "Le salaire, c’est le pire, la chute est terrible. Surtout, les conditions de travail ne sont plus du tout les mêmes, ils sont passés d’un service qui fonctionnait à la perfection à un fonctionnement tellement erratique, mal conçu... !"

Dès notre arrivée on a senti qu’il y avait un problème, un manque de moyens évidentsDavid, salarié Smovengo

D’après David, les employés se sont rendus compte très rapidement que le déploiement allait être "compliqué". "Pour une activation du service début janvier, ils ont commencé à installer en octobre", énumère David. "Au 1er janvier, il devait y avoir 700 stations, et on a démarré avec moins de 90. On partait avec un différentiel de 600, et ce différentiel est toujours là. Ils sont à la traîne depuis le départ." Assez vite, il réalise : "En décembre, je me disais que l’objectif affiché était un mirage, que c'était impossible à atteindre. On n’avait pas tort. Cinq mois plus tard on est toujours dans une situation catastrophique." 


"Pratiquement dès notre arrivée on a senti qu’il y avait un problème, un manque de moyens évidents, on manquait même d’outils." Le contrat signé prévoyait que David fasse le transfert de vélos entre les stations. Mais il a été déployé, comme les autres, un peu partout. "On a fait un peu tous les postes. On a même participé à l'assemblage des stations. On a bien voulu le faire car c’était en phase de déploiement et on était prêt à donner de notre personne. Le premier jour, on se rend compte qu’il manque des tournevis, on n’a pas de scotch... "

Le système d’accroche des vélos est totalement aléatoireDavid, salarié Smovengo

Retard sur le déploiement donc. Mais d’autres bugs pointent. "Dès le premier jour, quand on a été envoyé pour mettre les vélos en station, il fallait s’y reprendre à 10 ou 15 fois ! Le système d’accroche des vélos est totalement aléatoire, il y a un vélo qui va rentrer du premier coup, et l’autre jamais. En plein hiver on transpire, c’est vous dire !" Lui, nouveau, découvrait le travail. "Mais les anciens de Decaux étaient consternés. Avant, ça fonctionnait parfaitement." 


Pas tendre, David. Pour lui, il faut "tout revoir du sol au plafond" : "Tout est mal conçu, ça a du mal à fonctionner. On n’arrive pas plus à sortir les vélos ; les stations sont plantées, truffées de bugs en tous genre." Il parle, aussi, du "scandale des batteries" : "Vouloir des batteries qui durent 24 h, dès le départ, c’était complètement incohérent. Elles se déchargent très vite. Il faudrait 4 ou 5 fois plus de personnel qui ferait que ça ! C’est intenable." Des conditions de travail difficiles, couplées à des "grilles de salaires ridicules" : "Pourtant on travaille la nuit, le dimanche, les jours fériés, on ne touche aucune compensation. C’est ahurissant", dit David. "Mon salaire de base est de 1535 euros brut, les salariés de Decaux ont perdu plus de 700 euros de salaire."

Les cadres nous disent en aparté que la direction est totalement dépassée par l’ampleur du désastreDavid, salarié Smovengo

D’où cette grève, entamée il y a maintenant trois semaines. Sur un total de 70 salariés déployés sur le terrain, 55 ont cessé le travail, sur les deux dépôts d’Alfortville et de Villeneuve-la-Garenne. Depuis, aucune avancée, malgré quelques réunions, restées stériles. La dernière était jeudi. "Ils ne font aucun pas vers nous", estime David. "Et même au contraire, ils durcissent le ton." Jeudi, les grévistes ont en effet indiqué qu'ils avaient reçu des "assignations par huissier à leur domicile" à cause des blocages de sites. Loin d'une sortie de crise, donc.


Et si ce sont les salariés de terrain qui mènent la fronde, David évoque aussi un "très gros ras le bol, généralisé à tous les postes, tous les services. La cocotte bouillonne à tous les échelons. Même les cadres en ont ras le bol. Ils nous disent en aparté que la direction est totalement dépassée par l’ampleur du désastre." Pourtant, estime encore David, cette société avait les moyens de faire face : "Smovengo n’est pas la petite start-up qu’on nous vend dans les médias. Il y a quatre très gros actionnaires derrière (une PME de Montpellier Smoove, Mobivia (Norauto, Midas), l'espagnol Moventia et les parkings Indigo, également derrière Streeteo, qui gère les contraventions à Paris, ndlr). Ils ont clairement les moyens d’avoir des effectifs suffisants."

C’est la reculade sur tous les objectifsDavid, salarié Smovengo

Forcément, les salariés en grève ont suivi, jeudi, le plan de sortie de crise, et les mesures d’urgence communiquées par Jorge Azevedo, le directeur général de Smovengo, après que la maire de Paris a fait pression pour accélérer la bonne mise en service. Il prévoit notamment l’arrêt pour l’instant du vélo électrique, ou encore du système Park+, qui permettait de stationner son vélo dans une station déjà pleine. David ne trouve pas ce plan très rassurant. "Je suis triste parce que ça s’annonce très mal", dit-il. "Mais ça me surprend pas. Il nous faisait miroiter toujours le même objectif, qui n’était pas tenable."


Les nouveaux objectifs affichés, ceux de 1400 stations ouvertes d’ici fin juin revus à 800 lui paraissent "un peu plus réalistes". Mais pour le reste... "C’est la reculade sur tous les objectifs, ils sont dans une phase d’autodestruction généralisée", dit David. "Les vélos électriques, le système Park+, c’étaient les arguments choc pour vendre le projet à la mairie de Paris. Je ne dis pas que ça ne fonctionnera pas, mais au vu de tout ce qui est supprimé, on revient au Vélib 1, avec six mois d’emmerdes, de bugs, un conflit social, que des problèmes !" Contacté, Smovengo n’avait pas encore répondu à nos sollicitations ce vendredi soir. Sur leur site, l’espace médias affiche les communiqués d’une heure de gloire, révolue, celle du lancement de ce "nouvel exploitant du futur vélib’ métropolitain". Ils sont datés du 10 mai 2017. Triste anniversaire.

* Le prénom a été changé

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