Parcoursup : les lycéens de quartiers défavorisés sont-ils discriminés ?

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REPORTAGE - Des élèves ont bloqué ce jeudi le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis (93) pour protester contre Parcoursup. Le système d'attribution des places dans l'enseignement supérieur est accusé de discriminer les lycéens des départements les plus défavorisés.

"Parcoursup : le rêve se fait attendre", "Notre avenir en attente" : les draps blancs accrochés aux grilles du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis, expriment de la déception et de l'impatience. Une semaine après l'annonce des premiers résultats sur Parcoursup, des lycéens de Paul-Éluard ont bloqué leur établissement ce jeudi matin et manifesté contre la plateforme censée donner une place dans l'enseignement supérieur à tous les bacheliers. Dans la foulée de plusieurs responsables politiques, ils accusent Parcoursup de discriminer les élèves provenant de départements ou d'établissement défavorisés.


Devant le lycée, environ 200 élèves se sont regroupés dans une ambiance bon enfant. "On a prévenu la police municipale pour s'assurer que tout se passe bien. On ne va pas brûler les poubelles", indique Theo, l'un des organisateurs, mégaphone à la main. Landry, un autre organisateur, montre sur son téléphone portable un document qui résume la situation des élèves de terminale au 23 mai, au moment de la première vague de résultats : 35% des élèves avaient alors reçu au moins une réponse positive, 64% étaient en attente et 1% n'a reçu que des réponses négatives. À la même date, au niveau national, plus de 50% des élèves avaient déjà au moins une réponse positive.

Le proviseur du lycée, Bruno Bobkiewicz, observe le rassemblement, en retrait. "Je comprends l'inquiétude, mais je dis aux élèves qu'il ne faut pas paniquer. N'évaluons pas Parcoursup alors que nous ne sommes qu'au milieu du processus", dit-il. Et de déplorer le blocage du lycée, qui n'avait pas été voté lors de l'assemblée générale des lycéens, mardi.


Le proviseur dégaine les  chiffres actualisés de Parcoursup, qui se veulent plus rassurants : "Aujourd'hui, nous sommes à 62% d'élèves qui ont eu au moins une proposition, 37% en attente et 1% sans proposition". Un taux qui reste en retard par rapport à la moyenne nationale, qui avait déjà chuté mardi à 33% de lycéens en attente. Le même jour la part de lycéens en attente à Paul-Éluard atteignait 56%.

C'est stressant, ça me bloque pour les révisionsSarah, en terminale ES

"On ne savait pas sur quels critères on allait être choisis", déplore Paul, en terminale ES, qui regrette également "l'absence de classement des vœux" et "les lettres de motivation pas lues". Paul a été admis en classe préparatoire économique, "en banlieue". Tous les vœux qu'il a envoyés à des formations parisiennes sont restés lettre morte jusqu'ici. Même s'il fait partie des élèves mieux lotis de son lycée, il trouve anormal qu'il y ait "des élèves qui ont travaillé dur et qui n'ont rien eu". 


Sarah fait partie de ces élèves qui n'ont toujours aucun débouché. "Je suis 63eme sur la liste pour Paris 8. Au départ j'étais 400eme", indique cette terminale ES. Sarah voit sa place en licence se rapprocher, mais déplore un système qu'elle juge "stressant" : "être en attente partout, ça me bloque pour les révisions". Elle aussi dit connaître de bons élèves qui n'ont pas encore reçu d'affectation.


Ces élèves ne sont pas les seuls. Le président du Département, Stéphane Troussel s'est lui-même fendu, le 25 mai, d'une lettre ouverte à la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal. Il y dénonce "une opacité totale sur les critères de choix", qui "laissent penser que les lycéen.ne.s qui viennent des quartiers populaires pourraient être les premier.e.s touché.e.s par la vague de refus et de mise en liste d'attente".

Le lendemain, la ministre répondait, mettant notamment en avant le quota de boursiers qui est adopté par chaque formation, et en insistant sur la jeunesse et la nouveauté de Parcoursup, à qui il faut laisser sa chance. Mais Frédérique Vidal n'a pas promis de rendre publics les algorithmes de classement de chaque formation ou les chiffres d'affectation pour chaque académie, comme demandé par le président du département.

Du côté du rectorat de Créteil, qui couvre la Seine-Saint-Denis, on fait savoir auprès de LCI qu'il est "prévu dans la loi que tout élève a le droit de connaître les raisons de son refus", et que la justice se saisira de tout cas de discrimination. Tout en dénonçant la "récupération politique" du mécontentement lycéen. Il est vrai que sur le parvis du lycée Paul-Éluard, on trouvait ce jeudi matin plusieurs jeunes militants, membres des Jeunes communistes, du NPA ou de la France insoumise. Le député FI Éric Coquerel a d'ailleurs fait le déplacement, et accompagné une manifestation improvisée d'une grosse centaine de lycéen jusque devant la mairie de Saint-Denis. Beaucoup de bruit pour rien, selon les autorités éducatives. 

16% de boursiers minimum à Paris 8 contre 2% à Paris 1

Alors, les élèves de départements ou de lycées défavorisés sont-ils discriminés par Parcoursup ? Dur d'y répondre  en l'absence d'éléments supplémentaires sur les méthodes de classement de chaque formation et de statistiques dans chaque lycée. Ce que l'on sait, c'est qu'une formation peut décider de favoriser, si elle le souhaite, les candidats issus de lycées avec un taux d'obtention du bac supérieur.


Les quotas d'élèves boursiers, mis en avant par Frédérique Vidal, sont également du ressort de chaque formation. Ainsi, l'université Paris 8, située à Saint-Denis, a opté pour un taux minimal de boursiers de 16%, pour une licence en droit-économie-gestion, tandis que l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, située dans le 5e arrondissement parisien, s'est fixé un taux minimal de seulement 2% de boursiers.

"On sent que les élèves sont stressés", témoigne un professeur de SVT, qui décrit le blocage de ce jeudi comme un mouvement "apaisé". "Il y a eu des années où il y avait le feu", ajoute-t-il en montrant la façade blanche du lycée, qui a déjà connu bien pire. Ironie du sort : c'est  Paul Eluard, l'un des meilleurs lycées publics de Seine-Saint-Denis, affichant 86% de réussite au Bac 2017, que s'est cristallisé le front anti-Parcoursup. Car on y trouve beaucoup de bons élèves aux espoirs déçus ?


"On nous a dit que Parcursup c'était pour le futur, que ça récompensait le mérite, ce qui est normal", lance un élève de 1ère STI, qui observe la manifestation. "Mais ceux qui réussissent dans la vie, ils sont déjà aisés à la base. C'est pas pratique."

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