Parité : "Les quotas ne sont pas la solution partout" !

Chiara Corazza, directrice générale du Women's forum

INTERVIEW - Depuis l'instauration des quotas de femmes imposés dans les conseils d'administration, la France progresse. Pour autant, faut-il aujourd'hui, comme le souhaite le gouvernement, élargir cette politique de quotas aux comités de direction des entreprises? Chiara Corazza, directrice générale du Women's Forum nous répond.

10 ans après l’adoption de la loi Copé-Zimmermann, êtes-vous satisfaite des résultats et doit-on aller plus loin ?

 

La loi a été un accélérateur de progrès, a amélioré les performances, a permis un changement de mentalités, a donné confiance à des femmes qui ont pu apporter leur contribution à la société et a fait éclore un vivier de talents. C’est un mouvement irréversible et je tiens à rendre hommage à cette avancée qui fait de la France la championne du monde en matière d’égalité au sein des plus hautes instances de gouvernance avec 46% des femmes dans les Conseils d’administration des entreprises cotées du CAC40. 

Force est de constater que les autres pays performants ont tous instauré des quotas et que la France fait même mieux que d’autres pays de l’OCDE dont on vante pourtant la suprématie en "gender equality" : je pense à la Norvège (40%), à la Nouvelle Zélande (38%) ou même à la Suède (37%). Je constate que les pays réfractaires au quotas, tels que les Etats-Unis, ou encore les grands pays asiatiques sont tous à moins de 27% de femmes dans les conseils d'administration : Japon (8%), Chine (11%), Corée du Sud (3%).  

Maintenant, nous devons aller plus loin, et assurer dans les faits que les femmes aient les mêmes chances que les hommes.  

Nous sommes désormais à un tournant et il y a urgence car les femmes, pourtant actives à 52% dans le marché du travail, ne contribuent qu’à 34% du PIB mondial. Il faut lutter aussi contre des stéréotypes persistants. Selon les résultats de la première édition du Baromètre du Women’s Forum, qui mesure l’écart entre réalité et perception en matière d’égalité au niveau des pays du G7, 53% des répondants sont convaincus que vie familiale et carrière ne sont pas conciliables pour une femme et qu’une femme, si elle souhaite être une bonne mère, doit sacrifier en partie sa carrière professionnelle. Nous sommes tenus, toutes et tous, à agir maintenant et vite pour que les mentalités changent.

Dans l’éducation et dans l’enseignement supérieur, des mesures incitatives et des objectifs chiffrés peuvent assurer des meilleurs résultats que les quotas- Chiara Corezza

En 2011, beaucoup regardait cette loi avec défiance , pensez- vous que les quotas sont aujourd’hui un mal pour un bien et qu’ils doivent  se généraliser pour les comités de direction (COMEX et  CODIR) au sein des grandes entreprises ?

 

Quand on parle de quotas, je pense qu’une grande réflexion s’impose, selon les circonstances, les situations et les pays. J’estime qu’il ne faut pas généraliser, les quotas ne sont pas la solution partout. Ils  ne le sont pas dans l’éducation et dans l’enseignement supérieur, où des mesures incitatives et des objectifs chiffrés peuvent assurer des meilleurs résultats.

Il est néanmoins évident que la loi Copé-Zimmermann nous a indiqué combien les quotas peuvent changer la donne (et très rapidement) dans le milieu professionnel et aux plus hautes instances de gouvernance, et encourager l’égalité entre femmes et hommes dans les faits. 

C’est à la lumière de ces résultats que j’ai proposé, que d’ici 2030, en plus d’un quota quantitatif qui demeure nécessaire, un quota qualitatif de 30% de femmes issues des carrières ‘STEM’ (mathématiques, technologie et sciences exactes ) soit également instauré dans les COMEX et les CODIR. Cela n’est pas envisageable si auparavant, dès maintenant, les entreprises ne constituent pas un vivier de talents masculins, aussi bien que féminins, en recrutant les talents de façon équilibrée. Il faut construire un parcours solide pour les carrières des femmes. Il faut les attirer dès le plus jeune âge et les retenir tout au long de la vie, et leur réserver une place aux plus hautes sphères de l’entreprise. Selon les analyses de McKinsey, partenaire du Women’s Forum, la mixité́ dans l’économie générerait 28.000 milliards de dollars dans l'économie mondiale et permettrait de créer plus de 240 millions d'emplois d'ici à 2025.

 

Pensez-vous que la féminisation des CA ou de la gouvernance des entreprises  apporte plus de professionnalisation au sein de ces  instances ?

 

J’en suis pleinement convaincue. Pendant cette décennie nous avons pu le constater : quand les femmes sont complètement associées à la gouvernance et contribuent en première personne à la définition de la stratégie de l’entreprise, elles apportent une autre perspective, elles déploient une approche différente, à laquelle probablement les hommes seuls n’auraient pas pensé. Naturellement, prendre en compte une autre vision, celle des femmes, ne peut qu’enrichir et fortifier l’entreprise elle-même, et ainsi garantir plus d’inclusion pour tous.

Il faut des indicateurs de mixité à tous les niveaux dans les entreprises et administration publiques- Chiara Corezza

 

Les entreprises dirigées par des femmes sont-elles plus performantes ?

 

Au Women’s Forum nous n’opposons pas les hommes et les femmes, mais nous considérons que c’est uniquement ensemble que nous pouvons créer une société plus inclusive pour tous. Les femmes ont toute leur place à la tête des entreprises, les grands groupes, comme les PME et les startups et apportent certainement une valeur ajoutée dans tous les secteurs. Il est nécessaire de briser le plafond de verre, qui bloque l’avancée des carrières des femmes et qui leur empêche de progresser aussi vite et autant que les hommes. Par conséquent, nous devons faire en sorte qu’elles aient les mêmes opportunités, les mêmes atouts, les mêmes compétences et les mêmes expertises que les hommes, pour accéder aux postes de haute responsabilité. 

Comme  Élisabeth Moreno (Ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, Ndlr) l’a dit à l’occasion du Global Meeting 2020 du Women’s Forum, "le talent n’a pas de genre !". 

 

Comment arriver à faire progresser les salaires des femmes, toujours inférieurs de 9% à ceux des hommes ?

 

Je plaide pour une approche couvrant tout le parcours de carrière des femmes. A chaque étape, dès les procédures de sélection et de recrutement jusqu’aux instances de gouvernance, il faut garantir l’égalité de traitement. La France a été encore une fois exemplaire, grâce à l’introduction de l’index de l’égalité femmes-hommes lancé en 2018 et progressivement étendu aux entreprises de dimensions différentes. Les premiers résultats publiés l’année dernière ont montré que l’égalité progresse en entreprise, mais il faut faire plus d’efforts en ce sens. Je pense que cet instrument unique et nécessaire, conçu pour le monde de l’entreprise, doit être transposé à la fonction publique, car l’Etat se doit également d’être exemplaire et mettre à disposition, en toute transparence, les données chiffrées sur le degré de mixité qu’il a atteint.

Dans ce même esprit, j’estime primordial de développer des indicateurs de mixité à tous les niveaux dans les entreprises et administration publiques et d’imposer leur publication d’ici 2025 dans les rapports annuels. Je suis une partisane du "name & fame" et je suis convaincue que cette mesure assurera une visibilité aux entreprises et aux administrations publiques ayant des objectifs ambitieux et des résultats positifs et sera une source constructive d’émulation.

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