Partir en solo pour les vacances : arrêtez d'avoir peur et lancez-vous !

SOCIÉTÉ
ENQUÊTE - Partir en vacances seul (sans ami, sans famille, sans rien) peut constituer une gageure extraordinaire, un défi ou une angoisse. Alors que les "voyages en solo" connaissent un réel essor, est-ce si facile de passer le cap ? Pourquoi avons-nous à ce point peur ou envie de nous aventurer loin de nos repères ? Et existent-ils des alternatives pour les flippés de la solitude ?

Et si vous partiez en solo cet été ? Facile à dire, peu aisé en réalité. Pourtant, les faits sont têtus : les "voyages solitaires" ont de plus en plus le vent en poupe, en France comme dans le monde. 


Une étude sur l'été 2017 assure en effet la tendance des Français à avoir privilégié ou à vouloir le faire le voyage en solo, et à la question "Avez-vous déjà voyagé seul ?", 60% des Français affirment qu'ils l'ont déjà tenté et 18% l'envisagent sérieusement, qu'il s'agisse d'homme ou de femme. Mais que recherche-t-on réellement dans ces voyages en solo ? "Plusieurs critères", selon Olivier Remaud, philosophe et directeur d'études à l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales). "Tout d'abord, le besoin de se sentir disponible pour rencontrer de nouvelles personnes comme de se sentir libre, indépendant, autonome pour partir et revenir quand on veut de tel ou tel lieu." 


Il y a donc une notion de défi, une quête d'émancipation à l'égard de certaines vies trop ordinaires : "Quand on décide de voyager seul, on se fixe un but aux antipodes de sa vie de tous les jours."

Quête de solitude et quête de société ne sont pas contradictoires, elles s’imbriquent contemporainement, ils faut même les penser ensemble.Olivier Remaud, philosophe et directeur d'études à l'EHESS

Bien sûr, il ne faut pas négliger des raisons "objectives" : "Les billets low cost ont explosé et fluidifié les scénarios de déplacements, poursuit le philosophe, mettant sur le même plan la solitude aventureuse et la solitude urbaine. Dans la plupart des grandes métropoles mondiales, le taux de gens qui vivent seuls chez eux a explosé. Et en dépit de cette solitude, ils sont très connectés avec les autres, participent beaucoup à la vie associative de leur quartier, fréquentent beaucoup d’amis." Une notion de solitude qui a donc considérablement changé : "On peut être très seul chez soi et très connecté à l'extérieur, ce n’est pas contradictoire, nos rapports à la solitude et au lien changent. Quête de solitude et quête de société ne sont pas contradictoires, elles s’imbriquent contemporainement, ils faut même les penser ensemble."

Le philosophe fait référence au "going solo" du sociologue Eric Klinenberg, soutenant que la vie seule, la vie en solo, constitue une situation qui aujourd’hui peut être vécue positivement. En d'autres termes, la société devient de plus en plus une "société d’individus". Ajoutons à cela une dimension culturelle : le cinéma comme la littérature ayant popularisé le "solo travelling" - par exemple, Mange, prie, aime, avec Julia Roberts (2010) ou Wild avec Reese Witherspoon (2014).

Pas fuir mais vivre avec plus d'intensité

Mais comment composer avec cette perspective de se retrouver seul à l'autre bout du monde ? "Mieux vaut être en forme, moins dépressif que stimulé par la découverte et l'inconnu, prévient Olivier Remaud. Ce n'est pas tant une question d'âge que de sensibilités, de situations, d'histoires." Soit l'expression d'une sagesse audacieuse et en même temps d'un besoin à un moment donné dans sa vie, peu importe au fond que cela surgisse à 20 ou à 40 ans. "On ne fuit pas quelque chose, on veut vivre avec plus d’intensité. Quand on fuit, c’est Into The Wild. Soit une expérience, un changement de vie radical. Le voyage en solo reste de l’ordre du tourisme, il y a beaucoup d’imprévus avec lesquels il faut savoir négocier et l'on n'est jamais vraiment seuls, on rencontre toujours beaucoup de gens." 


De là à revenir "changé" d'un tel périple ? "Non quand le voyage correspond à un tissu d’expériences lisses. Oui, s'il y a eu des événements, des rencontres, des péripéties. Car une fois revenu, on raconte, on devient narrateur d’un avant et d’un après." Et nul besoin de voir dans cet essor un reflet de nos cultures occidentales en plein burn-out. Le "voyage en solo" reste positif, de l'ordre du ressourcement voire de l'altruisme : "Ce n’est pas la preuve d’un individualisme radical, en voyageant seul, on veut rencontrer, on devient plus sociable."

Peupler une solitude

OK mais que faire lorsque l'on a très envie de passer le cap du "voyage en solo" mais que la peur de la solitude nous paralyse ? Rassurez-vous, des alternatives existent. Nicolas Nahmias a bien saisi cet enjeu. Il y a 15 ans, il a créé PartirSeul.com, un tour operator mixte permettant à 350 personnes par an de "peupler leur solitude" : "Un jour, dans un hôtel, j’ai vu des hommes et des femmes dîner seuls à table, raconte-t-il à LCI. J’avais envie de les réunir. Le principe, c’est de s’adresser à des gens de tout âge, de 27 à 70 ans, qui sont seuls non pas par choix mais parce qu’ils n’ont pas d’amis avec qui partir en vacances. C’est une manière d’être seuls mais avec les autres."


70% de ses clients sont des femmes, catégorie sociale CSP+, et chaque voyage s’accorde avec des thématiques (stage de voile, trekking, circuits culturels et aventures…). Ce qui rassure ? "Le fait de se retrouver avec des personnes dans la même situation qu’eux. Du coup, les couples sont proscrits pour qu’il y ait une interaction." 


De même, l’agence CopinesDeVoyage.com, créée en 2015, fait voyager 8500 voyageuses par an et revendique 80 000 membres, à la charnière entre agence de voyage classique et réseau social. Alix Gauthier, la co-fondatrice de ce tour-opérateur, confirme à LCI la volonté de pallier une frustration : "En tant que trentenaire, j’ai effectivement constaté que des femmes renonçaient au voyage car les copines partaient en couple ou avec la famille et se retrouvaient à un moment de leur vie où, actives, elles avaient besoin de voyager et avaient les moyens pour l'assouvir". L'idée ? Rassurer, donner envie de voyager plus. Et donc de "paaaartir" comme le chantait Julien Clerc.


Olivier Remaud comprend ce paradoxe si contemporain de "solitude peuplée" : "Le voyage en solo est une manière de jouer avec la solitude, de reconfigurer un lien social. Les agences de voyage ont compris cela et elles ont raison de regrouper des solitaires qui ne le sont pas au sens tragique - personne ne veut de solitude triste - pour varier les régimes de la sociabilité." Preuve qu’il ne faut pas avoir peur de sa solitude à condition de l’avoir apprivoisée…

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