Pendant Mai 68, ces lieux qui ont tentél'autogestion (4/5) : aujourd’hui, les palaces parisiens occupés par leurs personnels

Pendant Mai 68, ces lieux qui ont tentél'autogestion (4/5) : aujourd’hui, les palaces parisiens occupés par leurs personnels

L'HISTOIRE - Mai 68 se passe aussi dans les palaces. Le personnel en gants blancs et nœuds papillons, prend le pouvoir, met les directeurs aux arrêts. Le Plazza, Georges 5, ou encore le Meurice, sont occupés par leur personnel. Sans pour autant cesser de servir leurs riches clients. Ce qui donne lieu à des scènes insolites.

Étrange atmosphère, que celle de Mai 68. La météo est printanière. Paris, avec ses commerces fermés, ses voitures qui ne roulent plus, semble en vacances. La nuit, les affrontements embrasent la rive gauche, les étudiants descellent les pavés, les forces de l’ordre répondent. La France est bloquée. Souffle un vent de liberté. 


Et cette petite brise de mai n’épargne pas les lieux huppés, les grands palaces parisiens. Là aussi, le personnel frétille, veut renverser les codes, libérer la parole. Pendant mai 68, plusieurs d’entre eux, comme l’Hôtel Meurice, situé rue de Rivoli, ou encore le Plaza Athénée, avenue Montaigne, et le Georges-V vivent, chacun, une fronde de leur personnel. Luxe, raffinement, décor feutré, et... occupation des lieux. Car attention : les employés ne font pas grève. Ils ne cessent pas le travail, mais occupent les lieux : c'est l'autogestion.

Nous avons pris la décision de prendre possession de la maison Le personnel du Plaza, en 1968

La scène est surréaliste, avenue Montaigne, immortalisée par des images de l’INA du 21 mai 1968. Se tiennent là, devant l’entrée du prestigieux hôtel un piquet de grève, et une banderole plantée devant l’établissement, qui prévient : "Le personnel a repris les responsabilités de l’hôtel. Nous assurons la continuité du service à nos clients et demandons leur appui  pour nous aider à combattre." La veille, le personnel a voté l’autogestion, par défiance pour son directeur, qui souhaite vendre le palace à une chaîne d'hôtels. Les employés ont même défilé sur les Champs-Elysées, avec une banderole, pour protester. Inédit. A l’intérieur du plazza, tout semble calme. Les dorures sont toujours là, l’ambiance feutrée aussi, les clients sont à table et le service se fait. Le secrétaire du comité d’entreprise de l’hôtel explique à quelques journalistes : "Nous nous sommes réunis, avec les délégués syndicaux, et avons pris la décision de prendre possession de la maison à 10 h 30", raconte-t-il. "Nous sommes allés voir nos directeurs, leur avons  demandé d’évacuer leurs bureaux, ce qu’ils ont fait sans aucune difficulté." 


C’est donc la révolution, l’autogestion mais tout reste, en apparence, comme avant. "Le personnel, absolument solidaire, assure le travail, le service aux clients continue, ce qui fait que vous ne vous rendez  pas compte qu’il y a quoi que ce soit de changé dans la maison", assure le porte-parole. "Nous avons des personnalités beaucoup trop importantes, le roi Hussein, le prince de Grèce..." Il raconte avoir mis en place un livre d’or, "à la demande des clients", où s’étalent déjà sur une dizaine de pages des signatures d’éminents soutiens "à la cause", telles celle du Premier ministre du roi de Jordanie , du prince et de la princesse Michel de Grèce, et autres princesses et clients célèbres, habitués de la maison. 

Un prix littéraire chamboulé au Meurice

Au Meurice, l’histoire est encore plus loufoque. Et  racontée par Pauline Dreyfus dans son roman Le Déjeuner des Barricades, paru en 2017 aux éditions Grasset, qui retrace la journée du 22 mai 1968. Là aussi, l’autogestion a été votée. Là aussi, le directeur a été mis à la porte. Désemparé, il erre au milieu des salons, sans savoir désormais comment s’occuper. Car le personnel, s’il a pris le pouvoir, ne s’est pas mis en grève. Il occupe les lieux. Conscience professionnelle, prestige de l’hôtel, chacun reste, peu ou prou à son poste, pour servir les quelques clients fortunés qui sont restés coincés à Paris, et un peu paniqués, à l’idée que ces 'communistes' prennent le pouvoir. 


Et au milieu de ce chamboulement général, doit normalement se tenir un déjeuner pour la remise d’un prix littéraire, le prix Roger-Nimier, financé par une richissime milliardaire, Florence Gould, une veuve américaine qui dispose dans l'établissement d’une suite à l’année. Dans cet hôtel désormais aux mains du personnel, le repas pourra-il se tenir ? Et le prix être remis ? Le personnel devenu patron se concerte, vote. Et décide d’assurer, le prestige devant rester. C’est dit : le déjeuner va se tenir.  

"L’autogestion, est l’ utopie soixante-huitarde par excellence", raconte Pauline Deyfus. "Les employés ont pris le pouvoir, mis le directeur à la porte, et décidé qu’il n’y avait plus de hiérarchie. Plus personne ne donne d’ordre à quiconque. La plupart des grands palaces parisiens ont basculé dans ce système en 1968." Sauf que, raconte-t-elle, le personnel n’est pas forcément habitué au Grand soir. Et s’il a envie de changer les choses, il ne sait pas comment se comporter. "La mise  en place de l’égalité sociale n’est pas toujours facile, dans ce milieu ultra hiérarchique, et ce qui est drôle, est que l’autogestion ne fonctionne pas du tout", raconte Pauline Dreyfus. "On parle de rendre le pouvoir à la base. C’est vraiment une grande phrase de l’époque. Mais dans un palace, qu’est-ce que ça veut dire ? Il faut bien qu’un chef donne des ordres à quelqu’un en dessous. D’autant qu’à l’époque, tous les directeurs de grands hôtels logeaient sur place, dans un appartement de fonction. On peut les mettre à la porte, mais pas vraiment à la rue. Ils sont toujours là. C’est un domaine où l’on voit la limite du dispositif." 


Le retour à la normale arrive vite. La bulle explose. Le 24 mai, le général de Gaulle parle à la radio. Annonce la tenue d’élections. Jusque-là, il se taisait, d’où le flottement général. "Les gens sont rassurés car se disent qu'il y a un pouvoir en place", dit Pauline Dreyfus. Le 30 mai, plus d’un million de personnes descendent les Champs-Elysées, en soutien à de Gaulle. Le vent tourne. Le 30 mai encore, les élections législatives sont un triomphe pour le grand  Charles. Le lendemain, un vendredi, veille d'un long week-end de Pentecôte, les camions militaires commencent à ravitailler en essence les stations-service. Malin. Les Parisiens ont pu reprendre leur voiture, et sont partis en week-end à la campagne. Fin de la révolution. La vie reprend son cours, comme avant. Ou presque. "De la grève général du 13 mai, à la reprise de l’activité le 2 juin, le timing exact de mai 68 a duré trois semaines. Ce n’est rien. C’est très court en durée. Mais cela a laissé une empreinte énorme sur la société française."


Pour la petite histoire, cette année-là à l’hôtel Meurice, c’est Patrick Modiano et son premier roman, la Place de l’Etoile, que le jury du 5e édition décide de consacrer.

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