Pendant Mai 68, ces lieux qui ont testé l'autogestion (3/5) : aujourd’hui, l'ORTF et ses journalistes en grève

Pendant Mai 68, ces lieux qui ont testé l'autogestion (3/5) : aujourd’hui, l'ORTF et ses journalistes en grève

L'HISTOIRE - En 1968, l'ORTF, office de radio et de télévision française, est largement aux ordres du gouvernement. Les salariés vont se mettre en grève pour revendiquer l'indépendance et l'objectivité journalistique. Pendant un mois, la France n'aura pas de télévision.

C’est un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Et imaginer à grand peine. Un temps où n’existent que deux chaines de télévision. L’une en noir et blanc, "la Première" ; la seconde en couleur, qui vient de naître, en 1964. Tout ça piloté par l’ORTF, office de radiodiffusion-télévision française. Les studios télé sont installés rue Cognacq-Jay, dans le 7e, juste derrière le pont de l’Alma. C’est le temps du noir et blanc, des speakerines, la France du Général de Gaulle... et d’une télévision largement aux bottes du gouvernement, dans une société où souffle un vent de jeunesse, débridé. 


L’ORTF, c’est une énorme machine : environ 12.000 agents, répartis sur deux chaînes de télé et trois stations radio (France-Culture, France-Musique et France-Inter). Et si les postes de télévisions coûtent encore cher, ils sont désormais présents dans plus de 60% des foyers en 1968 (contre 13% en 1960). A l’époque, ce n’est pas de la diffusion en continue : la première chaîne propose 68 heures de programmes hebdomadaires, la seconde, 27 heures. 

La télévision considérée comme un organe "à la papa", aux ordres du pouvoir, n’a pas bonne presse. Les journalistes ? Des laquais aux ordres, peu crédibles. "Les bons professionnels cohabitaient allègrement avec 'des fils de députés de la majorité qui avaient raté leur bac...'", se souvient en 2006 François de Closets dans Télérama. Le journaliste vient de la presse écrite et arrive à l'ORTF pour s'occuper des sciences. A l’époque, l’ORTF est totalement contrôlée par l’Etat. La télé est sous la tutelle du ministre de l’Information, qui nomme les postes clés : directeur général, adjoints, conseil d’administration. Existe aussi depuis 1963  le SLII, Service de liaison interministérielle à l’information, qui, chaque jour, envoie ses représentants donner les consignes aux rédactions sur les informations à traiter. Des consignes qui concernent évidemment la politique intérieure, les problèmes sociaux, et autres luttes ouvrières. 


Seuls quelques magazines (Cinq colonnes à la une, Zoom, Camera III), produits par des studios indépendants, échappent un peu au coup de ciseau. Mais pas les reportages les plus sensibles qui sont visés par le SLII. "Ce contrôle de l’Etat est tolérable mais quand même mal ressenti", témoigne Edouard Guibert, journaliste militant de l’ORTF, dans un entretien réalisé en 1998. "C’est à partir des problèmes de l’information de la guerre d’Algérie que les manifestations du contrôle politique sont les plus fortes." Que raconte-t-on, alors, aux informations ? On parle d’autre chose : "On privilégie la politique extérieure par rapport à la politique intérieure", détaille Edouard Guibert. "C’est un choix rédactionnel extrêmement important. Il faut mettre l’accent sur la politique étrangère, c’est-à-dire montrer que ça va mal ailleurs. Quand on parle de l’étranger, on en parle avec un ton de plus grande liberté. Dès qu’on touche aux problèmes de politique intérieure, il y a résistance."

C’est dans ce contexte de censure, voire d’auto-censure, que débute Mai 68. Nanterre s’agite. Le 3 mai, le gouvernement fait évacuer la Sorbonne. Les premiers affrontements éclatent au quartier Latin. La tension monte entre étudiants et CRS. La Nuit des barricades explose le 10 mai. Le 13, les salariés en grève rejoignent les étudiants pour une énorme manifestation. Le 20 mai, ce sont environ 10 millions de travailleurs qui sont en grève. De tout ça, rien, ou presque, ne transparaît à la télévision. Quelques images, tout au plus. Et la bonne parole du gouvernement.   Dans une étude sur "La genèse d’un conflit, mai 68 à l’ORTF" publiée en 1996, les auteures Marie-Françoise Levy et Michelle Zancarini-Fournel calculent que du 2 au 14 mai, sur 13 à 15 h d’informations, deux heures ont été consacrées aux événements, dont... une heure et demi de parole officielle.


La France est dans la rue, mais pas l’ORTF. Pourtant en interne, le mécontentement naît. Le 10 mai au soir, la situation se tend, d’un coup : un numéro du magazine Panorama est censuré par les représentants du gouvernement, 45 minutes avant sa diffusion. Pour quel motif ? Il donnait la parole aux étudiants et professeurs. Crise à l’ORTF. Ce ne sont pas les journalistes du JT, mais les producteurs de magazines mensuels d'information, puis les réalisateurs, qui envoient un communiqué à l’AFP. Ils estiment "que la carence scandaleuse dont a fait preuve l'information télévisée à l'occasion des récents événements porte atteinte à l'honneur professionnel de l'ensemble des hommes de télévision". Les personnels, techniciens,  artistes et du personnel administratifs de l'ORTF entrent en grève le 13 mai.  

Je n'ai pas compris (...) que le pouvoir était prêt à lâcher 25% sur le salaire minimum mais rien sur l'indépendance de la télé.François de Closets

Les journalistes bougent plus tardivement. La radio est plus prompte à enchaîner : le 22 mai, les journalistes de la radio élisent un "Comité des cinq", qui devient dépositaire de l’autorité rédactionnel, et vise à surveiller l’objectivité de l’information. Car les journalistes de radio, même en grève, continuent de faire fonctionner l’antenne, en programmant débats, reportages, rencontre avec les auditeurs. A la télévision, le mouvement est différent : les journalistes, moins syndiqués, moins précaires, plus gaullistes, ne suivent le mouvement que le 25 mai. Et à la différence de la radio, eux n’ont plus accès à l’antenne. Ce sont une vingtaine de "jaunes", des journalistes non-grévistes, qui assurent le JT. Depuis le 22 mai, c'est d’ailleurs le seul programme diffusé à la télévision. 


La grève dure, se prolonge. Hiérarchie et ministère tentent d'amadouer les grévistes, avec des avancées matérielles. Les personnels finissent par reprendre le travail le 23 juin, après avoir obtenu quelques compensations salariales. Les journalistes radio votent la fin de la grève le 27 juin, suivis des réalisateurs et producteurs. La télévision, là encore, sera à la traîne : les journalistes ne reprendront le travail que le 13 juillet. Fin d'une grève qui dure depuis sept semaines. Mais rien n'a été gagné, en terme  d'indépendance journalistique ou d'autonomie des rédactions. Et la reprise en main ne tarde pas. A l'été 1968, le couperet tombe : les sanctions frappent à l’ORTF un journaliste sur trois, et un gréviste sur deux, rappelle Jean-Pierre Filiu dans "Mai 68 à l'ORTF", soit une centaine de licenciements. Une vraie épuration. "Une vengeance bête et abominable, car beaucoup des journalistes licenciés ont eu leur vie brisée", commente en 1998 dans Libération François de Closets propulsé, pendant la grève, à la tête d’une Assemblée générale des journalistes. "Jusqu'au bout, je n'ai pas compris, dans mon immense candeur, que le pouvoir était prêt à lâcher 25% sur le salaire minimum mais rien sur l'indépendance de la télé".

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