Petite histoire du repos dominical, du "jour de culte" au "culte de la consommation"

Petite histoire du repos dominical, du "jour de culte" au "culte de la consommation"

Société
HISTOIRE - Le dimanche est un jour à part. Au départ consacré à la religion, puis au repos et aux loisirs. Mais cela va-t-il durer ? Dans leur livre "Les batailles du dimanche", Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard, deux chercheurs, montrent la "violente dérégulation" du travail dominical qui a eu lieu ces 20 dernières années. Pour s’en rendre compte, petit rappel historique.

Le dimanche n’est pas un jour comme les autres. Il marque une rupture dans le déroulement de la semaine, il a une atmosphère particulière, un rythme plus lent. Un jour à part. Mais pour Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard, qui ont publé  mercredi "Les batailles du dimanche", s’opère aujourd’hui, avec les autorisations de plus en plus larges accordées au travail dominical, un "renversement complet de l’histoire", marquée en France par "une très longue marche vers le droit à un jour de repos par semaine", fixé par une loi en 1906 au dimanche. Car le dimanche n’a pas toujours été un jour off. Loin s'en faut.


Petit retour en arrière. Le respect d'un jour chômé se retrouve dans pratiquement toutes les civilisations depuis la plus haute antiquité. En France, avec la religion catholique, le jour choisi est le... dimanche. Il est en effet obligatoire d’aller à la messe, et si chacun doit d'arrêter de travailler, c'est pour participer aux offices. Ces rassemblements entraînent aussi quelques loisirs ou divertissements et des activités marchandes, qui restent cependant très limitées. Sous l’Ancien régime, ça se détend : le dimanche prend de plus en plus la couleur d’un jour de fête locale, de joyeuses ripailles, pour les classes populaires des villes et des campagnes.

La lutte sociale pour le dimanche, jour férié

Arrive la Révolution française, le dimanche est toujours un jour de culte, mais pendant lequel on peut désormais travailler. Les révolutionnaires français tentent d'ailleurs, en supprimant le calendrier grégorien, de revenir sur le jour de repos le dimanche, trop lié à Dieu. Las. Le calendrier grégorien est rétabli en 1806. Louis XVIII publie même une ordonnance qui interdit de travailler ou faire travailler le jour du Seigneur. Sans grand succès : la société est de plus en plus déchristianisée, marquée par la révolution industrielle, les patrons poussent au travail, les employés sont peu payés : pendant quelques décennies, il est difficile d’échapper à l’emprise du travail, sept jours sur sept. La roue tourne encore : les excès, les débordements induits par le capitalisme à outrance génèrent courant 19e des luttes sociales. Le mouvement ouvrier se constitue. Apparaissent aussi les arguments des hygiénistes, qui, après la guerre de 1870, s’alarment de "l’état de délabrement physique et moral des classes populaires". Les partisans du repos dominical forment une vaste coalition, allant de l’Eglise aux tenants du socialisme utopique ou libertaire, comme Proudhon. Se développe l’idée de "faire société", celle de l’égalité entre les ouvriers et les bourgeois, qui eux ne travaillent pas le dimanche. Ligues, associations se mobilisent pour le repos du dimanche. Certains grands patrons sociaux, alertés par des études, appuient le mouvement. 


C’est en 1906 qu’une loi vient établir le repos hebdomadaire en faveur des ouvriers et des employés. Elle va être appliquée très lentement, à cause de fortes résistances. D'abord des commerces, qui réalisaient jusqu’à 50% de leur chiffre d’affaires ce jour-là, mais aussi des consommateurs qui, travaillant six jours sur sept, ne disposaient que du dimanche pour faire les courses. Mais entre les deux guerres, se diffuse peu à peu le samedi après-midi libre, puis le week-end entier. Et après la guerre Seconde guerre mondiale, le dimanche comme jour de repos pour tous est globalement bien respecté. Fin de la belle histoire. Vraiment ? Pas tant que ça, en fait. Les choses sont plus compliquées.

Quand le "travailler plus pour gagner plus" s'impose

Pendant 80 ans, pratiquement rien ne bouge. Puis, le travail le dimanche connait de fortes évolutions. "Un retournement saisissant", notent les deux chercheurs. Les premiers coups sont donnés dans les années 1980. Un grand nombre de dérogations sont faites. De manière progressive, mais soutenue. Au début, elles sont justifiées par le principe de "solidarité organique": pour que certaines personnes puissent profiter de leur temps libre, d’autres doivent travailler. "Mais  les évolutions législatives récentes assouplissent le régime horaire de commerces dont la finalité n’est pas de satisfaire les loisirs de la population", indique Laurent Lesnard. "Sauf à considérer que la fréquentation des magasins constitue un loisir." De plus en plus d’actifs sont impliqués même occasionnellement – ils seraient environ 30%. 


C’est qu’en face, les enseignes attaquent dur : les grandes surfaces, notamment d’ameublement ou d’équipement de maison et de bien culturels (comme Virgin) se mettent à pratiquer les ouvertures non autorisées. Et tant pis pour les amendes à payer. Le gouvernement Balladur penche alors pour plus de souplesse et vote une loi qui augmente de 3 à 5 le nombre de dérogations que peuvent accorder les maires. L’heure est au "laxisme", selon nos deux chercheurs, et cela calme la controverse quelques années. Pas bien longtemps : elle reprend de plus belle après la défaite de la gauche en 2002, et l’élection de Nicolas Sarkozy qui fait de son credo "travailler plus pour gagner plus" et du travail dominical des fils rouges emblématiques de sa présidence. 

Proposer de passer le dimanche à pousser le caddie en famille, c’est un choix de vie que je n’accepte pasChristian Eckert, PS, en 2008

Avec Sarkozy, le travail dominical est évoqué au nom de la "liberté de travailler", mais aussi du "droit de consommer". Avec des arguments pour le moins... audacieux : "Est-ce qu’il est normal que le dimanche, quand Madame Obama veut avec ses filles visiter les magasins parisiens, je doive passer un coup de téléphone pour les faire ouvrir ?", questionne ainsi Nicolas Sarkozy. Tombent en 2005 de nouvelles dérogations en faveur des jardineries, des entreprises de location de vidéo, des centres d’appels téléphoniques. Forcément, les commerces d’ameublement et les grands centres commerciaux qui avaient pris l’habitude d’ouvrir dans l’illégalité, reviennent à la charge. La confusion est totale, le débat compliqué. 


Une loi trace le chemin : fin 2008, le député UMP Richard Maillé dépose un projet de loi pour étendre les possibilités d’ouverture des commerces le dimanche. Tollé. Un solide front anti-travail dominical existe encore constitué des socialistes et des catholiques. La gauche donc, s’oppose fermement. A l’époque, Christian Eckert, porte-parole du groupe socialiste sur le travail dominical sera droit dans ses bottes : "Ouvrir le dimanche ne relancera pas le pouvoir d’achat et la consommation", dit-il. "Proposer de passer le dimanche à pousser le caddie en famille, c’est faire un choix de vie que je n’accepte pas", dit-il encore. Six ans plus tard, il défendra la loi Macron.  La loi Maillé finit par être adoptée en 2009. Elle élargit fortement le champs des dérogations, dans les communes et zones touristiques ainsi que dans certaines grandes agglomérations. 

Vers la fin d'une journée de rupture dans la semaine ?

Les socialistes sont-ils les derniers défenseurs de la cause sociale ? On peut le croire. En 2012, François Hollande disait à Lille : "Le combat de 2012, c’est de préserver le principe du repos dominical, c’est-à-dire de permette aux travailleurs de consacrer un jour de la semaine à leur famille, au sport, à la culture, à la liberté. Et j’y veillerai." Mais loi Maillé a institué le principe de la mécanique de la brèche. Chacun va y mettre le pied et forcer. Les enseignes de bricolage veulent elles aussi ouvrir. Puis les grandes enseignes de l’alimentaire en centre-ville. La Fnac, au départ contre le travail le dimanche, se met à demander l’ouverture. Le Medef avance ses arguments, la création de 40 à 100 000 emplois. Et Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, met sa proposition de loi sur la table. Les débats sont nombreux. Et cette fois-ci, les socialistes sont favorables. Christian Eckert, désormais ministre du Budget, met en avant les contreparties accordées aux salariés. Les syndicats sont divisés, entre ceux qui s’opposent et ceux qui veulent négocier.


La loi Macron est adoptée sans vote, grâce au 49-3. Elle instaure la création des Zone touristiques internationales, incluant les gares et des grands centres commerciaux, au sein desquels les commerces peuvent ouvrir tous les dimanches et jusqu’à minuit. Darty, H et M, Etam, Nature et découverte, Sephora, Le Printemps, parviennent à des accords en interne. Pour les deux chercheurs Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard, si la loi Maillé a tracé le chemin, la loi Macron "est le signal concret d’une banalisation du travail dominical. Les socialistes, promoteurs du repos dominical en 1906 sont aussi ceux qui ont le plus contribué à sa dissolution, au nom de la loi du marché", estiment-ils. Pour eux, cette loi "annonce la fin d’une journée de rupture dans la semaine, journée durant laquelle la ville et les habitants vivent selon un autre rythme, où peuvent se déployer d’autres activités que le travail rémunéré." Une page est tournée.

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