Pétition, réseaux sociaux, Nuit Debout : la contestation contre la loi Travail est-elle d'un genre nouveau ?

SOCIÉTÉ

GREVE 2.0 - La grogne contre la loi Travail se poursuit et ne semble pas près de s’essouffler. Pour l’entretenir, à côté des formes traditionnelles de mobilisation, de nouveaux modes de contestation sont apparus, d’une pétition en ligne, qui a recueilli plus d’un million de signatures, à la constitution du mouvement "Nuit Debout". Assiste-t-on à de nouvelles formes de lutte ? Eléments de réponse avec Stéphane Sirot, historien et sociologue du syndicalisme à l’université de Cergy-Pontoise.

On a l'impression que la contestation contre la loi Travail est "tractée" par la jeunesse. Est-ce vrai ?
Il est indéniable qu’aujourd’hui, les organisations syndicales sont davantage dans le sillage des mouvements de jeunesse qu'à l'avant de la mobilisation. Depuis une dizaine d’années, ce sont d'ailleurs les mouvements de jeunesse qui sont le plus craints par les pouvoirs publics. On voit sur la loi Travail : le gouvernement tente d’amadouer cette jeunesse. Si demain, il n’y avait plus que FO et la CGT dans la rue, ça ne poserait pas de problème au pouvoir.

Peut-on mesurer le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisations actuelle ?
C'est effectivement ce qui me paraît intéressant dans la mobilisation contre la loi Travail : les réseaux sociaux supplantent les organisations structurées. Avant, les syndicats organisaient les mobilisations. Ici, l’Unef, la Fage (syndicats étudiants, ndlr), ont été dans un premier temps dans le sillage de ce qui s’est esquissé sur les réseaux sociaux. Cela les a placés dans l’obligation d’apporter une réponse, peut-être plus rapidement que ce qu’ils avaient envisagé au départ.

Au-delà de la jeunesse, ces pratiques nouvelles ont un impact majeur sur les syndicats traditionnels de travailleurs, peu connectés. Ceux-ci vont devoir modifier leurs pratiques. Ils vont tenir compte de ce qu'expriment ces réseaux, de la manière dont les gens veulent être associés à la construction de ces mouvements de contestation.

Que vous inspire le mouvement "Nuit Debout", qui s'est créé dans la foulée de la mobilisation contre la loi Travail ? 
"Nuit Debout" est une espèce de "mouvementisme" plus ou moins organisé, dont le mode de fonctionnement n'est finalement pas nouveau. Dans les années 1980, il y avait déjà des formes d'organisations alternatives qui cherchaient à contourner les syndicats. Ce qui a changé, c’est que les réseaux sociaux, encore eux, permettent d’aller beaucoup plus vite et de toucher instantanément l'ensemble du territoire.

En outre, un mouvement social a besoin d’être visible pour exister. Il a besoin d’initiatives qui le fassent perdurer, qui créent une mobilisation. Mais pour s’inscrire dans la durée, il doit être organisé. Sinon, il s'étiole et s'épuise.

Le mouvement Nuit Debout est-il d’ailleurs si "spontané" qu’on le présente ?

Il faut s’entendre sur ce qu’on appelle "spontané". "Spontané" signifie ce qui échappe aux états-majors, aux organisations structurées. Mais, il ne faut pas se tromper : les personnes qui initient ces mouvements alternatifs ne sont pas des citoyens lambda qui se réveillent un jour et partent faire la révolution. Ce sont plutôt des gens qui ont eu un passé militant et qui restent très actifs. Les initiateurs de la pétition "Loi Travail non merci" , par exemple, sont tous des militants. Lancer une pétition, être habitué aux prises de parole ou avoir un minimum de pratique dans l’organisation des mobilisations du type "Nuit Debout", ça ne s'improvise pas.

C’est donc plutôt une volonté de réinventer de nouveau mode de militantisme ? 
Ce sont souvent des gens assez jeunes, élevés dans la génération des médias, de la télé, d’internet. Ils savent comment faire pour attirer les regards, comment faire parler d’eux, sans doute plus que des militants traditionnels. Il ne faut pas pour autant les opposer aux structures traditionnelles, mais plutôt les voir comme une complémentarité. Ils ont souvent les mêmes intérêts.

Les citoyens ne sont donc pas aussi démobilisés qu’on a tendance à le dire ?
Encore une fois, on est dans une simplification des choses. Dès lors qu’il n’y a pas de visibilité, on a l’impression que ça n’existe pas. Quand on dit qu’il n’y a plus de grèves, c’est faux : d’autres mobilisations se réinventent, sous d’autres formes. Il y a énormément de micro-conflits, les employés font des débrayages de quelques minutes, organisent des manifestations sur le lieu de travail, ou font tourner des pétitions. Ce qui est vrai, c'est que l'on est dans une phase de transformation : les formes de mobilisations traditionnelles, bien connues et bien identifiées, sont "concurrencées" par des mobilisations moins identifiables, mais qui répondent aux aspirations du moment.

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