"Peut-être n'ai-je pas pris le temps nécessaire d'expliquer les choses" : le mea-culpa du patron de Lactalis

INTERVIEW - Dans un entretien au JDD, Emmanuel Besnier le président de Lactalis, assume ses responsabilités. Il promet d'indemniser les familles des victimes. Mais estime qu’il n’y a pas eu de "manquements" de la part de l’entreprise "sur les procédures". La contamination pourrait avoir été provoquée à la suite de travaux dans l'usine au début de l'année 2017.

C’est une première pour lui. Le patron de Lactalis, dans la tourmente après l’affaire de la contamination à la salmonelle de  lait infantile produit par le géant français du lait, a accordé une interview au JDD. La première de sa vie. Les équipes du journal ont rencontré à Laval Emmanuel Besnier, qui dirige l’entreprise après son père et son grand-père. Le JDD évoque un homme qui "n’est pas à l’aise et ne cherche pas à le cacher."


Des boites de lait en poudre produites dans son usine de Craon en Mayenne semblent avoir contaminé plusieurs dizaines de bébés en France, sans doute d’autres à l’étranger. Emmanuel Besnier assure avoir eu avant tout à l'esprit les conséquences de cette crise sanitaire pour les consommateurs : "C'est pour nous, pour moi, une très grande inquiétude", assure-t-il dans le journal. Trente-cinq enfants atteints de salmonellose ont été diagnostiqués en France après avoir consommé un lait ou un produit d'alimentation infantile de l'usine Lactalis incriminée, selon les derniers chiffres officiels au 9 janvier. Un cas de salmonellose avéré a en outre été découvert en Espagne et un autre cas reste à confirmer en Grèce.

Plus de 12 millions de boîtes sont concernées. Dans nos ordinateurs, cela représente 1,3 million de lignes à vérifierEmmanuel Besnier

Vendredi, Emmanuel Besnier a rencontré en toute discrétion à Bercy  le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire. Dans la foulée, le groupe Lactalis avait ordonné la reprise de tous les lots de lait infantile produits dans son usine de Craon (Mayenne), élargissant encore les rappels successifs lancés depuis début décembre. Mais pour le PDG, la décision de ce rappel général avait été décidée avant la rencontre à Bercy, dans un souci de simplification. "C’est moi qui l’ai proposé[e] à Bruno Le Maire pour simplifier la procédure de rappel", indique-t-il. Les distributeurs n’auront ainsi plus à trier, il faut tout retirer des rayons.


Car il le rappelle, cette procédure est d’ampleur : "Plus de 12 millions de boîtes sont concernées. Dans nos ordinateurs, cela représente 1,3 million de lignes. Il faut toutes les vérifier." 83 pays sont concernés, et subissent tous les mêmes procédures de retrait.  Mais il assure tout faire pour comprendre comment des produits pas sains ont pu se retrouver sur le marché. "Nous considérons qu'il n'y a pas eu de manquements de notre part sur les procédures."

Nous cherchons activement à comprendre. C’est mon obsessionEmmanuel Besnier

" Tout le monde est mobilisé pour comprendre ce qui s’est passé", poursuit Emmanuel Besnier qui reconnait qu’il  'y a peut-être eu des erreurs humaines" et refuse de pointer des responsables, comme l'a fait Michel-Edouard Leclerc qui estime que tous les acteurs de la filière portent une responsabilité : "Nous nous concentrons sur nos reponsabilités, pas celle des autres", dit-il.

 

Le JDD a questionné le patron de Lactalis sur les autocontrôles mis en place dans son usine. "Contrôler la salmonelle, c’est notre quotidien, comme pour la listeria", assure le PDG, qui détaille les prélèvements et analyses effectués régulièrement.  "Mais nous allons tirer les leçons de cette crise et rebâtir un plan de contrôle sanitaire encore plus strict, en concertation avec les autorités. Notre priorité absolue, c’est la sécurité maximale", redit-il. Il formule des hypothèses sur la cause de la contamination : "Les résultats de nos analyses reçus à ce jour nous permettent de situer le problème probablement au cours du premier semestre 2017. Au premier trimestre, nous avons fait des travaux dans cette usine", se rappelle-t-il. "À cette occasion, la bactérie peut avoir été réintroduite à l’intérieur des installations." Les investigations se poursuivent, et il le redit : "Croyez-moi, nous cherchons activement à comprendre. C’est mon obsession."

Peut-être n’ai-je pas pris le temps nécessaire pour expliquer les choses, ce que je fais aujourd’huiEmmanuel Besnier

Une enquête préliminaire a été ouverte fin décembre par le pôle santé publique du parquet de Paris notamment pour "blessures involontaires" et "mise en danger de la vie d'autrui". Emmanuel Besnier assure qu'il ne cachera rien. "Il y a des plaintes, il y aura une enquête, nous collaborerons avec la justice en donnant tous les éléments qu'on nous demandera. Nous n'avons jamais pensé agir autrement", a-t-il promis. Et il redit son souci des victimes : "Lorsque nous avons reçu le signalement des autorités, au-delà de la surprise, notre première réaction a été de nous inquiéter des conséquences pour les consommateurs. Il s’agit de bébés de moins de 6 mois, c’est pour nous, pour moi, une très grande inquiétude. On nous dit aujourd’hui qu’ils vont bien, c’est l’essentiel." Il promet d'indemniser "toutes les familles qui ont subi un préjudice"


Quant aux reproches qui ont été fait à Lactalis sur la gestion de la crise, il voit là un problème de communication : "En réalité on me reproche de ne pas avoir pris la parole personnellement. Nous sommes une entreprise discrète", explique-t-il. "Ici en Mayenne, c’est vrai, c’est le travail d’abord, la parole après. Je passe mes journées dans l’entreprise auprès de mes équipes. Dans une crise comme celle-là, on cherche d’abord à agir, et peut-être n’ai-je pas pris le temps nécessaire pour expliquer les choses, ce que je fais aujourd’hui." Il évoque, enfin, la santé des enfants malades : "Cela me préoccupe évidemment" ; parle aussi des salariés "premiers consommateurs de nos produits", qui sont "très affectés par cette crise" : "Ils ont été touchés qu’on mette en cause leur probité." 250 employés de l'usine de Craon sont au chômage technique après la mise au jour du scandale.

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Les familles des victimes : "Nous ne nous tairons pas"

Les familles des victimes, elles, ont sèchement réagi aux explications du patron de Lactalis et notamment sa promesse d'indemniser les personnes touchées. "On a l’impression qu’on essaie d’acheter notre silence. La colère demeure. Que M Besnier est prompt à distribuer l’argent aux victimes pour qu’elles se taisent. Nous ne nous tairons pas", a assuré Quentin Guillemain, président de l'association des victimes du lait contaminé. Ce dernier sera reçu ce lundi par Bruno Le Maire.

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