"Poilus, les lettres interdites" : il a retrouvé les lettres des soldats et de leurs femmes confisquées par la censure

"Poilus, les lettres interdites" : il a retrouvé les lettres des soldats et de leurs femmes confisquées par la censure

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11 NOVEMBRE - Pendant la Première guerre mondiale, la censure fonctionnait à plein régime, relisant, coupant, les lettres envoyées par les soldats à leur famille. Certaines ont même été confisquées. Thierry Do Espirito en a retrouvé un carton, qui dormait dans les archives de Vincennes. Il en a fait un livre "Poilus, Les lettres interdites".

"C’est à rendre imbécile, c’est laid, c’est odieux, nous nous terrons comme des bêtes traquées, et les jours  succèdent aux jours, tristement, dans la crasse, les poux et la puanteur. Je vous assure que quelques mois de ce dur métier sont plus que suffisants pour abrutir un homme." 


Nous sommes en 1917. Albert Cazes est soldat dans le 245e régiment d’infanterie. Cela fait alors trois ans qu’il croupit dans une tranchée, qu’il ne comprend pas l’absurdité de cette guerre. Alors il craque, révolté. Dans une lettre, il crie sa colère, son dégout à son professeur, et lui demande de l’appuyer pour être détaché comme instituteur en Alsace. Mais sa lettre n’est jamais arrivée. Car Albert y a signalé la position de son régiment. Le contrôle postal l’a interceptée, confisquée. La missive a ensuite été stockée dans un carton, appelé 16N 1552 des lettres confisquées. 

Elle a été retrouvée, des années après,  par Thierry Do Espirito, guide conférencier passionné d’histoire, dans les archives militaires du fort de Vincennes. Longtemps, il n’a pas su quoi faire de ce carton de lettres, jamais remises à leurs correspondants. "Mais je me suis senti investi d’une mission : il faut qu’un jour le courrier arrive à destination", raconte-t-il à LCI. C’est ce qu’il a fait, à travers de longues recherches, et un livre, qui vient de sortir : "Poilus, les lettres interdites".  La numérisation des archives, il y a 3-4 ans, l’a aidé à chercher et identifier les auteurs des lettres. Et à les remettre "symboliquement à leurs descendants et à notre mémoire commune". 


C’est un petit trésor, car il dit beaucoup sur l’époque, la vie sur le front, mais aussi le quotidien à l’arrière. "L’intérêt est qu’il y a des lettres de soldats, mais aussi de fiancées, d’amis, de pères, de cousins", raconte Thierry. "On a lu beaucoup de choses sur la guerre. Là, ce sont des lettres assez intimes. Ils avaient besoin de parler, comme un effet cathartique. Car sur le front, c’étaient des morts massives tous les jours. Nous avons perdu le sens des massacres qui se sont produits."

Les échanges entre le front et l’arrière montrent ainsi les incompréhensions. "Il y a ce Poilu qui  engueule gentiment sa femme, qui lui envoie un petit poème patriotique pour lui soutenir le moral", sourit Thierry. "Il lui dit : ‘C’est gentil, c’est bien écrit, mais ce n’est pas ça qui va arrêter la guerre’. Ils n’arrivaient pas à faire partager ce qu’ils vivaient. C’était très difficile pour eux. Ils voyaient des choses horribles, des morts à grande échelle, et chez eux, on leur disait : ‘Il faut moissonner les champs, on manque de personnes, il faudrait que tu rentres'. Une autre épouse se demande ce que son mari fait dans les tranchées et finit par soupçonner qu’il la trompe. Alors que le pauvre garçon est perdu sur le front en Italie… !" Un soldat découvre quant  lui que sa famille, à l'arrière, le tient pour mort. Alors il écrit qu'il est "aussi bien portant que possible".

D’autres missives évoquent le temps, le menu du repas, petites choses du quotidien. Futilités par rapport au contexte ? "Ce côté banal vient se poser sur l’horreur", estime Thierry Do Espirito. "Cela leur fait plaisir de parler de choses simples, qui les font s’échapper de ce qu’ils vivent tous les jours. Ils en ont besoin, sur le front. Ils manquent beaucoup d’affection, de sexualité, de mots doux." Quelques lettres sont très fortes, comme ce soldat qui embrasse tendrement sa femme et signe "ton petit homme pour la vie".

Celui-ci, aussi, qui "drague" à distance. "Il écrit à sa cousine en lui envoyant ses ‘plus doux baisers", décrypte Thierry Do Espirito. "Et à côté, il lui envoie une coupure de journal, qui conseille aux jeunes femmes de se marier avec les Poilus, ‘même si on sait qu’ils vont mourir’, pour les soutenir". Il lui demande ce qu’elle en pense… "


Sur le front, sous les bombes, les soldats montrent aussi une lucidité incroyable sur la situation. "Ils se posent de vraies questions, la guerre les fait réfléchir, leur fait prendre conscience de choses", relève Thierry Do Espirito. Il cite notamment le cas d’un jeune garçon qui possède l’équivalent du brevet et qui analyse : "Des Noirs, des Asiatiques viennent nous aider, on se bat pour la liberté. Mais plus tard, ne seront-ils pas en droit de venir nous demander des comptes ?" Tel autre écrit "Nous nous battons pour le triomphe du droit et de la civilisation !!!... Telle est la phrase que depuis trois ans les journaux nous ressassent chaqe jour. De bien grands mots, pour une chose aussi creuse que la guerre actuelle."

D'autres font montre d'un humour... noir. Comme ce texte, qui parodie le dépliant publicitaire d'une boucherie :  "Grande boucherie européenne ; viande fraîche tous les jours ; spécialitéd'animaux jeunes de classe 1911 à 1918. Les bêtes ne sont abattues que sur ordre des grands mandataires". Violent. Réaliste.

La chanson de Craonne, antimilitariste, circule sous le manteau. "Les soldats se l’envoyaient d’un régiment à l’autre, sur des petits bouts de papier." Les paroles sont considérées comme séditieuses : 'Adieu la vie, adieu la vie, adieu toutes les femmes'." Banal, aujourd’hui.

Toutes les lettres du carton A6N 1552 ont été confisquées pour une bonne raison. Parce qu’elles critiquaient l’armée, donnaient la position des régiments, tenaient des propos séditieux. Au total, environ un million de lettres ont été ouvertes pendant la guerre, soit 5% du courrier échangé. "Les censeurs lisaient tout, déchiffraient tout", note Thierry Do Espirito. Reste, cependant, une énigme : "Dans 99% des cas, quand quelque chose n’allait pas, ils mettaient juste du noir dessus et refermaient. Là ce qui est curieux, c’est que les lettres ont été confisquées." Sans être sûr, le guide-conférencier émet l’hypothèse qu’elles ont été gardées comme preuve par les censeurs, pour étayer leurs rapports.  


Au fil de ses recherches, Thierry Do Espiroto a retrouvé quelques descendants. Des enfants, petits-enfants, à qui il a donné ce petit morceau d’histoire familiale. Mais pour certaines lettres, il n’a pas pu remonter le fil. "Elles sont dans le livre… Peut-être que des descendants les reconnaîtront !"


> "Poilus, les lettres interdites", de Thierry do Espirito, aux éditions de l'Opportun.

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