Pourquoi l'expression "violences obstétricales" fait-elle autant débat ?

Pourquoi l'expression "violences obstétricales" fait-elle autant débat ?

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VIOLENCES FAITES AUX FEMMES - En demandant un rapport au Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) sur les violences obstétricales, Marlène Schiappa a attiré les foudres du Collège national des gynécologues et obstétriciens français. Mais au fait, pourquoi cette expression soulève-t-elle tant de passions ?

Ils se disent "à la fois surpris et profondément choqués". Les membres du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) ne se sont pas privés d'épingler la secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, après sa prise de parole sur les violences obstétricales.


Le 24 juillet, dans un communiqué tranchant, ils s'insurgent d'abord des chiffres avancés par la responsable politique. Celle-ci a assuré, en effet, que le taux d'épisiotomie - cette pratique consistant à sectionner les muscles du périnée pour faciliter l'expulsion du bébé - s'élève en France à 75%. Une affirmation démontée en règle par le CNGOF qui rappelle, à raison, la moyenne plus officielle publiée par une enquête périnatale en 2010, à savoir un taux de... 27%.

Une expression qui vient des femmes

Mais au-delà de la guerre des chiffres, il apparaît clairement que c'est l'expression "violences obstétricales" qui cristallise toute la polémique. Le CNGOF fustige ainsi la secrétaire d'Etat en estimant ainsi : "Lorsque vous parlez de violences obstétricales, vous maltraitez notre profession dans son ensemble." De quoi ce terme est-il le nom ? D'un tabou insurmontable ? D'un abus de langage ? D'une volonté politique forte ? Pour le savoir, nous avons retracé l'origine de cette expression avec Marie-Hélène Lahaye, juriste, spécialiste de la maltraitance pendant l'accouchement et auteure du blog "Marie accouche-là". 


Pour elle, une chose est sûre. Le terme de "violences obstétricales n'est pas anodin". "C'est une expression qui vient des femmes. Elle est née dans les années 2000 en Amérique du Sud et a été reprise dans des textes de loi, au Venezuela et en Argentine, sur les violences faites aux femmes".

Basculement dans le discours

Il a fallu beaucoup plus de temps pour que cette expression arrive en France. Il y a quelques années encore, pour parler de violences obstétricales, on réclamait davantage une "humanisation des naissances" nous rappelle Marie-Hélène Lahaye. "Des critiques se sont élevées dans les années 1970 avec la médicalisation à outrance des accouchements. Mais ce terme, alors, ne posait pas de problèmes aux médecins, car c'était les machines et non les praticiens qu'on remettait en cause." Un peu plus tard est arrivé le concept de "maltraitance du soin". Peu précis, il n'engendre pas plus de polémique. Lui non plus ne met pas directement en cause les médecins. 


On comprend mieux, dès lors, la grogne des praticiens autour de cette nouvelle expression. Au contraire des précédentes, celle-ci donne la parole aux femmes. Comme un changement de prisme, "elle permet aux femmes de s'emparer du sujet et de dire 'je suis femme, j'ai accouché, donc je suis légitime à en parler'" estime Marie-Hélène Lahaye. "Dans l'espace médiatique, depuis peu, cette notion s'est popularisée. C'est un vrai basculement dans le discours, car il ne donne plus seulement le point de vue du médecin, jusqu'alors perçu comme tout-puissant". Que les membres du CNGOF s'estiment "maltraités" par l'usage de ce vocabulaire nouveau n'étonne donc en rien notre juriste. "Cela leur impose de questionner leurs pratiques et d'inventer une autre façon d'accompagner le patient."

Du côté du CNGOF, Philippe Deruelle, professeur de gynécologie obstétrique à Lille et secrétaire du Collège, explique à LCI : "Au quotidien, je pense que les professionnels, obstétriciens et sages-femmes font leur maximum pour transformer les paradigmes. Peut-être qu'il y a dix ans, l'épisiotomie était faite de manière trop systématique. Mais depuis, il y a de vrais efforts qui sont faits sur les pratiques et l'empathie dans la prise en charge de la femme et du couple. Alors, qu'une ministre parle de 'violences obstétricales', c'est choquant, parce qu'on a l'impression qu'elle ne reconnaît pas ces efforts. A mon sens, c'est pour cela que ces mots nous heurtent."


Marie-Hélène Lahaye, elle, estime que le choix de la secrétaire d'Etat d'utiliser cette expression dans sa prise de parole marque  "une volonté politique forte". "Politiquement, elle se met du côté des femmes. Elle reconnaît qu'une violence existe - elle est par ailleurs corroborée par de nombreux témoignages - et elle s'empare du sujet par le prisme de l'égalité femmes-hommes". Reste à découvrir à présent les recommandations du Haut conseil à l'égalité (HCEfh), demandées par Marlène Schiappa, qui devraient permettre d'objectiver ce phénomène sociétal. 

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